Apprendre à compter autrement

Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans l’éducation que dans les jeux, dans une génération d’élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans l’éducation que dans les jeux, dans une génération d’élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel.

« Nous ne sommes pas des comptables »

– Saint-Denys Garneau

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement, nous croyons que ce qui ne se compte pas est ce qui compte le plus.

Nous croyons qu’il vaut mieux investir dans l’éducation que dans les jeux, dans une génération d’élèves plutôt que dans une équipe de hockey professionnel, dans la formation générale d’êtres humains responsables d’eux-mêmes et de la communauté plutôt que dans la formation d’une main-d’oeuvre soumise aux caprices du marché, car la seule dette que nous ne pourrons rembourser est un déficit de pensée et de conscience.

Nous croyons que l’école, du primaire à l’université, n’appartient ni à l’État, ni à l’industrie, ni aux administrateurs, ni aux parents, que c’est avant tout un lieu d’échanges entre professeurs et élèves, les professeurs enseignant aux élèves ce qu’ils ont appris des siècles précédents, les élèves obligeant les professeurs à se tourner vers l’avenir, et non un laboratoire où les professeurs feraient de la recherche en oubliant d’enseigner, ou un atelier où les élèves acquerraient des compétences en oubliant d’apprendre.

Appartenir à la terre

Nous croyons qu’on ne peut liquider le passé sans en payer le prix, que l’avenir et ce pays, que l’avenir de ce pays, passent par la reconnaissance des cultures autochtone et paysanne dont nous sommes issus et que nous avons voulu éliminer, car elles détiennent les secrets de notre survie, à savoir que la terre ne nous appartient pas mais que nous appartenons à la terre, que nul ne peut se sauver seul, le tout n’étant jamais la somme des parties mais la relation vivante et harmonieuse entre celles-ci.

Nous croyons qu’une ressource qui n’est pas exploitée n’est pas perdue, qu’une rivière qui n’est pas détournée d’elle-même coulera plus librement dans notre regard, qu’un sol qui n’est pas miné nous portera plus sûrement, qu’une forêt qui n’est pas pillée nous fournira plus longtemps en bois et en rêves.

Nous croyons que le travail productif, quantifiable, monnayable sera de plus en plus rare, qu’il faudra donc reconnaître et développer toute autre forme de travail qui consiste à créer de la vie et à en prendre soin.

Nous croyons que tous les laissés-pour-compte, tous ceux et celles que les lois du marché, l’histoire des peuples ou l’héritage familial ont relégués dans la marge, ont droit au respect et à des conditions de vie qui leur permettent de contribuer à l’oeuvre commune, ne serait-ce qu’en prenant soin d’eux-mêmes et de leurs semblables.

Nous croyons que la santé est un bien public, que dans une société malade nul ne peut se croire à l’abri de l’isolement qui, tôt ou tard, affecte le corps et l’esprit.

Nous croyons que la culture de consommation et du profit est l’asservissement (volontaire) du plus grand nombre au profit d’une minorité, le plus sûr chemin vers l’appauvrissement matériel et spirituel, et qu’il faut apprendre à compter autrement : moins de biens et plus de contraintes égalent plus de liberté.

Nous croyons que si l’argent est le nerf de la guerre, l’autorité morale est le sang de la démocratie, que seuls des citoyens moraux pourront se donner des dirigeants moraux, c’est-à-dire des êtres qui placent le bien commun, le souci des autres au-dessus de leurs propres intérêts ; nous croyons que dès qu’un parti politique fait de l’économie son cheval de bataille, il y a de fortes chances que ce parti ait déjà remplacé l’autorité morale par l’argent, ait confondu la guerre et la démocratie.

Nous croyons que le Québec peut devenir un pays juste, différent et solidaire s’il résiste aux slogans, aux mots creux derrière lesquels se cachent tous les comptables qui prétendent nous sortir de la crise économique et sociale qu’ils ont créée et qui les sert bien ; nous croyons que chaque fois que nous entendons les mots « excellence », « compétitivité » « croissance continue », « état de droit », « mondialisation », « équilibre budgétaire », « majorité silencieuse », il faut se boucher les oreilles ou, mieux, se demander : qui parle ainsi et pour qui ? Qui nous invite à sabrer les programmes sociaux, à travailler plus, à fournir notre « juste part » ? Pour qui travaillent tous ceux qui affirment que l’État doit se soumettre aux cotes de crédit, aux lois du marché, à la rationalisation de la production ?

Cultiver sa différence

Nous croyons que la chance du Québec, qu’on accuse toujours d’être endetté ou en retard sur ceci ou sur cela pour mieux le vendre en lui imposant des politiques économiques et culturelles de rattrapage (cours intensifs d’anglais au primaire, cours d’entrepreneuriat au secondaire, forages aveugles ici et là, ports pétroliers, etc.), c’est d’assumer et de cultiver sa différence ; nous croyons, comme l’écrivait Pierre Vadeboncoeur, « que si ce peuple vient à réussir, il restera d’abord un témoin de l’inassimilation et persistera à ne pas faire les choses comme les autres, à les faire plus mal ou mieux que d’autres », que « l’avenir lui apparaît encore, singulière et naïve originalité, originalité féconde, comme le champ des possibles ».

Nous croyons que le Québec peut exister et croître s’il continue de défendre la langue française et de se nourrir des autres cultures, s’il fait de son territoire, de sa langue et de son héritage une terre d’accueil pour tous les gens, y compris les gens simples et humiliés, épris de liberté et de justice ; nous croyons que le Québec peut devenir un pays pour tous ceux et celles qui n’ont plus de pays ou qui étouffent dans le leur, pour ceux et celles qui croient qu’un monde nouveau est possible, ici, entre gens de bonne volonté.

Nous ne sommes pas des comptables, nous comptons autrement. Nous sommes riches de ce que nous partageons et de ce qui nous manque, nous croyons à une éducation qui institue le libre-échange du temps et de la parole, du temps qui devient parole lorsqu’il n’est plus de l’argent, de la parole qui devient du temps lorsqu’elle se met à écouter.

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12 commentaires
  • Réjean Bergeron - Abonné 31 octobre 2015 00 h 32

    À lire et relire

    Un texte que chaque enseignant, chaque professeur, chaque politicien, chaque parent et administrateur; que tous devraient accrocher sur leur porte.

  • Emile Depauw - Abonné 31 octobre 2015 09 h 06

    emile depauw

    ce texte est tout simplement splendide et nous fait réfléchir. J'ai 91 ans et J'ai rarement lu un tel playdoyer qui fait réfléchir etdevrait réorienter nos vies.

    • Yves Corbeil - Inscrit 1 novembre 2015 11 h 20

      Oui M.Depauw, un texte splendide qui doit nous faire réaliser que chacun de nous avons à le pouvoir de changé sa façon de faire et vivre sa vie. Cette réorientation doit s'opéré en nous par nous. Le système déficient dans lequel nous évoluons, c'est nous qui le faisons se poursuivre. Les gens qui prennent le pouvoir ne font que continuer ce que nous attendons d'eux par nos actions quotidienne. Le jour ou nos actions dicteront une nouvelle voie, ils n'auront d'autres choix que de se plier aux désirs de la majorité et peut-être à ce moment là verrons-nous la magie s'opéré dans notre société qui en à bien besoin.

  • Dominique Roy - Abonnée 31 octobre 2015 09 h 19

    CES CHIFFRES MENTEURS

    Il faut reconnaître que ce texte est rempli d'élévations. Il invite à sortir de l'ornière idéologique dans laquelle le néo-libéralisme nous a piégé. Sortir de cette vision comptable qui se prétend la seule véritable. Faire mentir les chiffres est devenu le truc à la mode. Lorsqu'un politicien nous annonce un projet de 30 milliards sur 25 ans c'est vraiment nous prendre pour des crétins. Même chose pour le mystérieux déficite zéro au nom duquel la société doit s'immoler. Il est impératif de reprendre la maîtrise de nos rêves. L.B.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 31 octobre 2015 10 h 39

    Oui.quel texte splendide et magnifique

    Comme le poeme d'Eluard:"LIBERTÉ". Toute ma gratitude et mon admiration,Monsieur Yvon Rivard. J-P.Grisé

  • Nicole Delisle - Abonné 31 octobre 2015 13 h 07

    Bravo et merci pour ce texte d'une vérité certaine!

    Texte exceptionnel qui nous pousse à faire une sérieuse réflexion! On est tellement
    conditionné par le néolibéralisme et le monde financier que nous croyons que le bonheur et le bien-être de l'humanité se retrouvent dans la valeur "argent". À vouloir
    tout détruire notre environnement dans une conquête perdue d'avance de la mondialisation et de l'accaparement des richesses, l'humain quel qu'il soit, riche ou
    pauvre est en train de mettre en place sa lente mais irrémédiable extinction. N'est
    heureux que celui qui sait s'entourer de l'amour des siens, dans un partage des
    richesses et non dans le déni de posséder le plus gros compte en banque et une
    maison digne de la royauté. Le défi du monde est détourné malheureusement par
    des gouvernements sans scrupule sous l'autorité de dirigeants égoïstes, égocentriques et complètement déconnectés de l'urgence d'agir pour sauver, si cela
    est encore possible, la race humaine. Mais c'est beaucoup demander à des êtres
    dont la valeur argent prend toute la place dans leur vie...