Justin, nouveau «sex-symbol»

Monsieur Trudeau, «quand on dit que vous êtes séduisant, on encourage les citoyens à vous trouver compétent», dit Martine Delvaux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Monsieur Trudeau, «quand on dit que vous êtes séduisant, on encourage les citoyens à vous trouver compétent», dit Martine Delvaux.

Cher Monsieur notre Nouveau Premier Ministre,

J’aurais cru que ma première lettre à votre attention aurait été un coup de gueule. Les mandats de votre prédécesseur nous avaient habitués au mépris, à l’arrogance, à l’indifférence. En retour, nous avions appris à manifester notre colère, et notre honte, aussi, d’être représentés par lui. Mais voilà que vous arrivez !

Je n’ai pas gagné mes élections, comme on dit, mais je m’accommode de votre venue. Je garde espoir, non seulement parce qu’il est presque impossible que les choses soient pires qu’elles l’ont été jusqu’à présent, mais parce que je me force à vous faire confiance. Faire confiance à celui qui a pris au sérieux des allégations de harcèlement sexuel l’automne dernier, qui s’est présenté comme pro-choix, qui a dit ouvertement qu’il était féministe.

Est-ce que c’est pour cette raison que les médias, et le grand public, s’en donnent à coeur joie ? Beau gosse séduisant aux allures de Tom Cruise, boxeur musclé tatoué… Voilà qu’on fait de vous un sex-symbol, un peu d’ailleurs comme on a fait avec votre père et son oeillet à la boutonnière, lui qui a posé des gestes impardonnables, mais à qui il faut reconnaître d’avoir sorti l’État de nos lits. Alors que vous, maintenant, on essaye de vous y allonger !

Je ne sais pas si vous vous intéressez à ce qui se publie à votre sujet depuis quelques jours, mais j’ai envie de vous demander ce que ça vous fait d’être traité comme une femme ? À M. Harper, j’avais demandé si la disparition de plus de 1200 hommes blancs aurait provoqué de sa part une autre réaction que celle (arrogante, méprisante, indifférente) provoquée par la disparition de plus de 1200 femmes autochtones. À vous, je demande si le traitement qu’on vous réserve présentement, votre transformation en objet sexuel, aura un effet sur votre manière de diriger le pays.

L’image du pouvoir

Je ne dirai pas que ce n’est pas acceptable pour les médias de faire ce qu’ils font à votre endroit. Je ne le dirai pas parce qu’en vérité, il ne s’agit pas là d’une manifestation sexiste. Vous déshabiller en public, faire fantasmer les troupes est une autre manière de vous accorder du pouvoir. Parce que nous ne vivons pas dans un monde égalitaire, et que quand on met en avant vos qualités physiques et votre physionomie, on vient appuyer le fait que vous vous trouvez au bon endroit.

Quand on dit que vous êtes séduisant, on encourage les citoyens à vous trouver compétent. Vous avez 43 ans. Vous en auriez 20 ou 30 de plus que la même analyse s’imposerait : un homme vieillissant, dont les tempes se couvrent de blanc, est digne de confiance. Les caméras ne profiteront pas de vos apparitions publiques pour vous enlaidir, faire apparaître votre visage comme grimaçant, ridé, contorsionné dans le doute, la fatigue, ou pire, la colère. Le traitement qu’on fera de votre image n’équivaudra jamais à celui qu’on réserve aux femmes. Les médias ne sont pas toujours doux avec les femmes publiques, qu’elles soient artistes, écrivaines, chercheuses ou politiciennes, et surtout après qu’elles ont passé le cap de la vingtaine. Parmi la somme des images qu’on produira de vous, je suis prête à parier que la majorité d’entre elles seront flatteuses, qu’elles vous mettront en lumière et, surtout, qu’elles ne vous feront pas honte.

Je n’ai donc pas peur pour vous. Ce que je souhaite, toutefois, c’est que cette expérience-là vous encourage à défendre cette chose encore trop souvent considérée comme acquise ou n’étant pas digne d’être défendue. Ce que vous vivez là, cher Monsieur le Nouveau Premier Ministre, ce n’est pas du sexisme. Vous n’êtes pas l’objet de discrimination. Ce qu’on vous renvoie, en fait, c’est l’image de votre pouvoir. Et ce que je vous demande, maintenant, c’est de vous en servir pour défendre l’égalité.

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