L’ère de la piscine à vagues

Avec la poussée nationaliste au Québec, Pierre Trudeau a pu se permettre d’écrire la recette de ce nouveau Canada dans lequel les habitants voulaient vivre.
Photo: Alain Renaud Le Devoir Avec la poussée nationaliste au Québec, Pierre Trudeau a pu se permettre d’écrire la recette de ce nouveau Canada dans lequel les habitants voulaient vivre.

Les cent premières années du Canada se sont déroulées dans une seule et unique atmosphère électorale, celle du bipartisme. Le pouvoir est donc passé des bleus aux rouges, puis des rouges aux bleus dans une alternance permettant un développement relativement comparable entre les régions du Canada. Les méthodes électorales étaient simples : promesses de routes et corruption du vote, le tout agrémenté de claques sur la gueule et d’urnes à double fond.

Avec l’ère de la rectitude politique, les partis politiques ont développé de nouvelles formes de tromperies pour le bon peuple : publicité négative, faux débats télévisés, enjeux identitaires faussés ou politiques de division ont pris la relève des batailles physiques. Mais les promesses et la corruption sont quand même demeurées des éléments constitutifs du système électoral uninominal à un tour. Les lobbyistes s’assurent maintenant que le système est bien graissé, mais légal…

Au Québec, nous avons ajouté un ingrédient subversif aux élections fédérales, la souveraineté du Québec. Ainsi, dans les années 1960 et 1970, nous avons choisi de bouder la diversité canadienne pour la réduire à une vision bipolaire : les indépendantistes d’un côté et les méchants « Canadian red necks » anti-Québécois de l’autre. Bien que l’exploitation des Canadiens français par une élite anglophone fût une réalité incontestable de notre histoire, nous avons oublié qu’il y avait aussi au Canada les nations autochtones, les pêcheurs ancestraux de Terre-Neuve, les Acadiens des Maritimes, les Franco-Ontariens, les métis et les francos des Prairies, les immigrants européens de l’Est et les Britanno-Colombiens plus intéressés par l’Asie et la côte ouest américaine que par leurs lointains colocataires au Québec.

Un tournant

Bref, nous avons oublié que le Canada « uni contre nous » n’existait pas. Du moins pas au point de créer chez ses habitants, coast to coast, une appartenance identitaire unique. Peut-être même que notre volonté de réinventer le Québec comme un pays souverain a-t-elle permis, enfin, à un gouvernement central de définir ce qu’était ce Canada dans lequel ils voulaient vivre. Pierre Trudeau a pu alors se permettre d’écrire la recette de ce nouveau pays, vieux de plus de 100 ans : une charte des droits, une forme de multiculturalisme courtepointe et une identité pacifiste internationale, sans parler d’une Constitution faussement rapatriée pour laquelle le Québec n’a pas eu son mot à dire.

Après 25 ans de polarisation politique, au début des années 1990, la deuxième défaite référendaire des indépendantistes avait été précédée d’une première vague électorale québécoise qui envoyait, du Québec à Ottawa, une majorité de députés « séparatistes ». Cette sortie du bipartisme habituel allait marquer un tournant qui semble se poursuivre encore aujourd’hui. Plusieurs électeurs ont de plus compris que peu importe qui gouverne ce pays, ce ne sont pas les députés qui influencent l’avenir, ni même le chef de la formation politique majoritaire.

Perte de contrôle

Au pouvoir ou dans l’opposition, les politiques néolibérales continuent leur gros bonhomme de chemin, sans se préoccuper des gouvernements « locaux », si ce n’est pour leur soutirer encore plus de privilèges pour les banquiers, multinationales et financiers du monde. L’establishment n’est plus « Canadian red neck », il est planétaire. Les élections locales ne servent donc qu’à choisir avec quelle intensité nous allons subir les contrecoups des crises économiques d’un système en folie, les problèmes de pollution et de dérèglement du climat, ainsi que les attaques à nos services collectifs et à nos conditions de vie au travail.

Vue comme ça, la fidélité à un parti n’a plus de sens. Il vaut mieux choisir celui qui nous fera le moins mal et nous permettra de vivre encore quelques années dans l’inconscience de ce qui nous attend. Ou, pour les plus optimistes, cela permet de préparer les conditions pour un jour changer le système de fou dans lequel nous vivons. Nous sommes entrés dans l’ère politique de la piscine à vagues ! Et comme disait Bob Dylan en 1964, dans sa chanson The Times They Are a-Changing, il serait grandement temps d’apprendre à nager ! « Then you better start swimmin', Or you’ll sink like a stone. »

5 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 22 octobre 2015 07 h 01

    En attendant l'effondrement ?

    L'état absolument lamentable de l'économie est une constante historique depuis 5000 ans.
    Toujours les systèmes s'effondrent, mais l'économie réelle qui émane du travail des gens, se relève jusqu'à ce qu'un nouveau système vienne harnacher la valeur du travail à son profit.
    En attendant que le système financier actuel s'étouffe dans son paradis fiscal et que le travail humain retrouve sa valeur, ce qui tient notre civilisation c'est la culture et ses avatars (dans le meilleur des cas l'éducation, la démocratie et un art de vivre ouvert et libre)
    Au Québec, notre devoir existentiel est éminemment culturel.

  • Denis Paquette - Abonné 22 octobre 2015 09 h 08

    Il faut bien que les choses changent

    L'ère des piscines a vague fait image, mais peut etre aurait-il fallu choisir des temes plus explicites, ne pas choisir les termes justes, n'est ce pas dans le fond refuser et dire, oui les grands paradygmes sont en train de changer, d'un monde unilatérale nous sommes en train de passer a un monde multilatérale, la grande question est, combien de gens sont près pour ces grands changements, a la lumiere des dernière élections, peut-être est-ce surtout une affaire de générations, que les vieux rabougris aillent se rhabiller, ne crier pas au meurtre, j'en fais parti, tot ou tard, il faut bien que les choses changent

  • Yves Corbeil - Inscrit 22 octobre 2015 09 h 29

    Vous résumez en gros ce que je pense

    Mon dernier espoir, les jeunes X et Y qui prendront le pouvoir et qui feront de la politique différement. Si ils ne réussissent pas à imposer leur vision à l'establishement (le 1%) bien comme vous dites, on devra accéléré le cours de natation et encore avec les tsunamis à venir ça servira à rien.

  • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2015 10 h 43

    Un texte décapant

    Vos propos me rejoignent sur plusieurs points.

    Le premier, le biais canadien-français de la Révolution tranquille, car construit sur le mythe des peuples dits fondateurs alors que la fondation du Canada fut l'oeuvre de députés sans mandat qui reçurent l'aval de la Grande-Bretagne qui craignait des représailles américaines à la suite de son appui aux Sudistes.

    Le deuxième, la refonte du Canada en réaction à celle préconisée par le PQ de Lévesque axé sur une souveraineté-association, devenue partenariale en 1995. Refonte partagée hors Québec parce qu'elle n'impliquait pas une restructuration des pouvoirs, mais seulement une définition des habitants en communautés diverses.

    Par contre, quand vous identifiez les bloquistes à la Chambre des communes en «séparatistes», je ne vous suis pas. Ils faisaient la promotion de la « souveraineté-partenariat ». Celle-ci sorti du décord, ce parti fit un bras d'honneur avant de chanceler.

    Avant, il y eut l'ère Mulronney, de tâtonnage, qui justifia la présence du BQ. Elle fut suivie de celles du terminator (Chrétien) puis du gestionnaire des pétroles de l'ouest (Harper). Toutes des ères sous la gouverne du Conseil privé de sa Majesté plus, à mon avis, qu'en dépendance aux multinationales et à ce qui avait cours sur la scène internationale.

    L'ère « Trudeau II » s'annonce plus le scellage d'un couvercle sur un projet amoché, la souveraineté, par le passage du gouvernement Charest et les turpitudes du gouvernement Couillard. Mais aussi un déni de l'indépendance définie celle du peuple québécois toutes origines confondues. Ça, c'est ce qui hante les dirigeants canadiens et cette ère en fera la démonstration.

    Par ailleurs, si je décode bien votre propos, c'est dans cette direction que vous signalez que le peuple québécois serait mieux d'apprendre à nager. Si c'est le cas, je suis bien d'accord.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 octobre 2015 14 h 19

    On oublie ...

    la perversité de la mondialisation...cette dernière n'est pas le "jardin de roses" auquel tous s'attendaient...
    En commençant par la technologie...(l'ère de l'internet +)...l'individualisme poussé au mode "selfie"... le 1% possédant l'univers du 99% restant ...la nature dénaturée....les politicailleries de haut niveau autant que de bas... les guerres, guérillas de toutes sortes:religieuses, territoriales, appât du gain, fourberies dictatoriales, etc.
    Non, on n'est pas sortis du bois .