Un appel à un débat honnête!

Photo: Brad Flickinger/CC

Dans les derniers mois, nous avons suivi avec intérêt les échanges entre Réjean Bergeron, professeur de philosophie, et les auteurs du Manifeste pour une pédagogie active. Or, la plus récente intervention de M. Bergeron a provoqué chez nous un profond malaise. Nous nous sentons le devoir de rectifier certains faits et raisonnements erronés qu’il avance et pose comme des vérités.

D’abord, quelques mots sur la manière… Nous ne pouvons faire l’économie d’une remarque sur les rouages de la pensée de M. Bergeron. En effet, en recourant à des sophismes, le professeur de philosophie noircit illégitimement les portraits qu’il tente de tracer. Sous sa plume, les enseignants utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC) sont « obnubilés », puis deviennent des « squeegees ». Manipulant malhonnêtement le pathos, il commet les sophismes de la caricature et de l’attaque contre la personne. Plus largement, en considérant les TIC de façon manichéenne, il cède vite au sophisme du faux dilemme… Pourquoi donc mépriser ainsi ceux qui osent utiliser les TIC en classe, qui, à ses yeux, dénaturent la noble tâche enseignante ? Certes, il faut débattre, mais à partir de réalités et non de raisonnements fallacieux.

Puis, quelques mots sur les idées… Dire que les apports des TIC sont « sans fondement scientifique », sans même procéder à une revue de la littérature, voilà qui est plus grave encore qu’un sophisme ! S’il est un sujet qui suscite beaucoup d’intérêt chez les chercheurs, c’est bien celui de l’impact pédagogique des TIC ! Depuis les années 1970, des milliers d’études ont été publiées à ce sujet. Elles sont si nombreuses qu’elles ont fait l’objet de plusieurs méta-analyses, ces synthèses statistiques de plusieurs études empiriques. Un constat en émane avec constance : les technologies ont un impact positif mais limité sur l’apprentissage. La recherche leur prête un potentiel intéressant de rétroaction ; surtout, elle souligne que c’est l’utilisation que l’enseignant en fait qui importe. Affirmer à l’emporte-pièce que la valeur des TIC n’a pas été démontrée par la recherche est donc un mensonge éhonté… qu’une simple recherche sur Google Scholar permet d’éviter !

Mettre des marques

Dans un autre ordre d’idées, avancer que la « réforme » a évacué les connaissances relève du lieu commun. Certes, des ratés dans l’implantation du Programme de formation de l’école québécoise, il y a dix ans, ont pu donner cette impression. Or, la situation a été clarifiée depuis déjà plusieurs années.

Par exemple, les enseignants de français du secondaire peuvent maintenant s’appuyer sur une progression des apprentissages rigoureuse, condensé de 89 pages recensant et ordonnançant tous les savoirs à l’étude au fil des cinq années du secondaire. Cette progression est la preuve patente que les connaissances sont encore le fondement des compétences, même aux yeux des pédagogues les plus progressistes, dont nous sommes. Maintenant, est-ce mal de vouloir que les élèves mettent à profit leurs savoirs et les manifestent dans des compétences ? Les seuls savoirs nobles seraient-ils donc seulement ceux qui servent à faire la preuve de son érudition ?

L’enseignant, détenteur de tous les savoirs… vraiment ? Ce qui autrefois était bon ou possible ne l’est plus forcément aujourd’hui… Diderot et d’Alembert, par leur Encyclopédie, voulaient recenser tout le savoir humain. L’entreprise serait aujourd’hui inimaginable, les progrès des sciences étant tels que la connaissance est désormais insaisissable dans sa totalité. Dans ce contexte, peut-on raisonnablement attendre de l’enseignant qu’il sache tout sur tout ? Le vocable « enseignant » provient du latin classique insignare, qui signifie « mettre des marques ». Voilà qui rappelle bien la réelle nature du « maître » : poseur de jalons, et non encyclopédiste…

Le déclencheur

« La Réforme de l’éducation au Québec est un échec. Plusieurs études en ont déjà fait le constat. Mon but, ici, n’est donc pas de refaire sa nécrologie. Toutefois, cette réforme semble trouver un second souffle grâce à l’entrée en force des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le monde de l’enseignement. »

— Réjean Bergeron, « Les TIC, un cheval de Troie », Le Devoir, 6 octobre.
3 commentaires
  • Réjean Bergeron - Abonné 22 octobre 2015 00 h 45

    Il faut me lire attentivement, pas me caricaturer!

    Dans mon texte, je ne dis pas que tous les enseignants qui utilisent les TIC sont des squeegees à écrans plats, mais bien qu'ils peuvent le devenir s'ils se laissent porter aveuglément pas cette vague qui déferle, s'ils renoncent à ce pour quoi ils ont été formés: transmettre des connaissances. Certains sont obnubilés par les TIC, pas tous. Je ne méprise pas ceux qui utilisent ces outils, moi-même je le fais! Je parle du risque qui les guette, qui nous guette. Il ne faut pas confondre.

    Au sujet de la noble tâche de l'enseignant, c'est elle que je défends, alors que d'autres voudraient qu'il s'efface devant la technologie pour se transformer en technicien. Pour ce qui est des fondements scientifiques, il suffit de lire l'étude de l'OCDE, Connectés pour apprendre? C'est une étude catastrophique pour ce qui est de l'utilité des TIC pour l'apprentissage des savoirs de base. Les recherches sérieuses ne donnent pas de résultats positifs pour l'enseignement, ou des résultats très faibles qui souvent ne valent pas les montant investis. L'enseignement explicite a la plupart du temps l'avantage.

    Pour la Réforme de l'éducation, les dernières études, celle des chercheurs de l'université Laval, par exemple et de Simon Larose, montre que les résultats n'ont pas suivis et que cette réforme a surtout nui aux élèves à risque et aux garçons. On constate un recul presque sur toute la ligne, en particulier en français. Les correctifs qui sont faits, consistent à revenir à ce qui se faisait avant! Évidemment que la réforme n'a pas mis de côté toutes les connaissances, mais elles ne sont plus au focus de l'enseignement et deviendront de moins en moins importantes avec le temps, le tout au profit des habiletés, des compétences.

    Et il n'est pas question que l'enseignant possède tout le savoir, mais qu'il transmettent les savoirs de base qui eux ne changent pas malgré ce cliché qui dit que les connaissances se renouvellent constamment: pas lorsque vient le temps d'enseigner aux

    • Fernand Laberge - Abonné 22 octobre 2015 13 h 51

      «Les pays qui ont de bons résultats et de fortes pratiques numériques, comme le Danemark ou l’Australie, sont ceux qui ont 5 à 10 ans de pratique derrière eux et qui savent utiliser le numérique» (OCDE, Connetés pour apprendre).,

      Ce n'est pas l'outil TIC mais l'utilisation qu'on en fait qui explique les résultats. Comme élève, j'ai connu la réforme «originale» (1964), celle qui a étalé mur à mur les rétro-projecteurs, les diapositives, et les échanges sur le «vécu».

      Ce qu'en faisait chaque enseignant déterminait ce qu'on apprenait, ou pas, dans les cours. Évidemment si les TIC deviennent, comme la télé pour certains, des gardiennes d'enfants... «Faites une recherche sur le sujet X» n'a pas plus d'efficacité que «complétez la page Y du cahier» sans l'apprentissage de concepts préalables.

      Quant au «retour» des connaissances, il n'est formel qu'à l'intention des enseignants qui, n'en voyant pas une liste explicite, choisissaient de les ignorer, ou même, comme on en a entendu certains, de les déclarer (commodément ?) interdites. Il faut quand même une certaine contorsion de l'esprit - et non du programme - pour s'imaginer que l'on puisse aborder «les idées libérales au Bas-Canada» sans chronologie sur les Rébellions. C'est bien plus la responsabilisation pédagogique que la liberté pédagogique qui sont en cause.

  • Denis Paquette - Abonné 22 octobre 2015 08 h 18

    Développer une curiosité sans frontières, n'est-ce pas possible

    Ca ne sera pas facile car ca ne ressemblera jamais plus a ce que nous avons connu, mais nous devons admettre qu'il y a des savoir qui sont toujours pertinents, meme si la finalité a changée, pourquoi vouloir toujours tout diviser en deux camps, n'est il pas possible de développer des alternatives, n'est ce pas ce que veulent les enfants les plus doués, la curiosité n'est-elle pas sans frontières