Non, les intégristes n’ont pas gagné, Monsieur Chapleau!

« Certains se demandent encore pourquoi critiquer l’islam. Mais pourquoi pas ? L’islam est un pouvoir politique au nom duquel on décapite et on emprisonne des innocents », écrit Djemila Benhabib.
Photo: Romeo Gacad Agence France-Presse « Certains se demandent encore pourquoi critiquer l’islam. Mais pourquoi pas ? L’islam est un pouvoir politique au nom duquel on décapite et on emprisonne des innocents », écrit Djemila Benhabib.

Comment vous dire, Monsieur Serge Chapleau ? Vos aveux au sujet des contraintes que vous impose la nouvelle conjoncture qui a suivi la boucherie du 7 janvier dernier ne m’ont guère étonnée. Le fait que votre liberté de créer dépende de l’humeur d’intégristes musulmans montre bien la fragilité de notre démocratie. Cependant, la question de la censure dépasse largement votre émission, concerne tout un chacun et interpelle en premier lieu les politiques dont la mission première est de rendre possible l’exercice de la liberté d’expression. En ce sens, vos révélations nous placent devant nos responsabilités.

Le veut-on vraiment ?

Une chose est sûre, l’autocensure s’est installée dans les médias depuis fort longtemps. Là, je parle — vous l’aurez deviné — essentiellement des médias occidentaux. Car dans les pays musulmans, les résistances sont plus marquées. Et ce, malgré les dangers, les menaces et les représailles. D’ailleurs, vos propos font échos à ceux de Salman Rushdie qui déclarait sans ambages à la BBC qu’il serait « difficile de publier aujourd’hui un livre qui critique l’islam comme Les versets sataniques ».

Certains se demandent encore pourquoi critiquer l’islam. Mais pourquoi pas ? L’islam est un pouvoir politique au nom duquel on décapite et on emprisonne des innocents. C’est pire que Harper et Poutine réunis! Nulle part ailleurs que dans le monde musulman le fanatisme religieux n’a fait, ces dernières années, autant de victimes. Ainsi, là où les musulmans dominent, un monothéisme essaie d’étouffer les deux autres, qu’il classe dans la catégorie commode de la superstition et de l’idolâtrie. L’incroyance est criminalisée. La liberté de conscience et la liberté d’expression combattues. Alors, comment garder le silence dans de telles circonstances sans se rendre complice de pareils crimes ? Que nous reste-t-il sinon résister : écrire, dire, dessiner, filmer, danser, chanter, peindre, vivre et aimer ?

Ce n’est qu’à cette condition qu’on peut espérer élever l’islam aux exigences démocratiques, non pas en injectant plus d’islam dans la cité, mais en créant les conditions favorables à l’exercice démocratique.

« Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas », écrivait Camus. Dans le même état d’esprit, Charb, l’ancien patron de Charlie Hebdo, expliquait que « si on commence à se dire “on ne peut pas dessiner Mahomet”, ensuite il ne faudra pas dessiner des musulmans tout court ; si on commence à céder sur un détail, c’en est fini de la liberté d’expression. »

Des années durant, la peur s’est logée dans mon ventre, jour et nuit. Dans cette Algérie des années 1990, je tremblais de peur pour les miens et pour le devenir de mon pays. Il n’est donc pas question pour moi, dans cette tribune, d’accabler les gens qui ont peur et qui ont fait les choix qui sont les leurs pour une raison ou pour une autre de ne pas caricaturer Mahomet.

On ne le dira jamais assez. La peur est un sentiment humain.

 

Le courage aussi.

Un jour, je ne sais comment, j’ai surmonté cette peur. Je me suis fait la promesse que jamais, au grand jamais, la peur ne s’interposerait entre la vie et moi. Alors, j’ai commencé à raconter nos résistances.

Soudainement, la peur est revenue me hanter. Cette peur n’était plus la même. Ce que je crains le plus, c’est la complaisance et la lâcheté d’une grande partie de notre élite politique et intellectuelle face à la nature totalitaire de l’islam politique. J’ai même le sentiment que nous allons encore tourner en rond. Car nous avons cette incroyable faculté de « faire l’autruche » d’une façon si remarquable.

Et fort heureusement, j’ai vu jaillir de l’ombre des citoyennes et des citoyens que je ne connaissais pas affronter avec courage et dignité cette nouvelle forme d’intégrisme. Ce sont ces nombreuses personnes qui jour après jour font reculer la bêtise, l’ignorance et la haine. Non, les intégristes n’ont pas gagné !

«Certains se demandent encore pourquoi critiquer l’islam. Mais pourquoi pas ? L’islam est un pouvoir politique au nom duquel on décapite et on emprisonne des innocents. C’est pire que Harper et Poutine réunis! Nulle part ailleurs que dans le monde musulman le fanatisme religieux n’a fait, ces dernières années, autant de victimes.»

Djemila Benhabib

Photo: RDI


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