Réplique à Sylvain Lafrance - Après Écoutez pour voir, voici Silence, on jase

C'est tout de même assez cocasse de voir le fossoyeur du service des émissions culturelles de Radio-Canada, devenu vice-président de la radio française, prendre l'initiative d'une remise en question d'une chaîne culturelle qu'il n'a cessé de chambouler depuis près de dix ans pour la remodeler à son image, pour la rendre aussi distrayante, «décoiffante» et «allumée» que la Première Chaîne. L'entreprise ayant échoué, comme en témoigne le déclin de l'auditoire, Sylvain Lafrance invite le personnel de la chaîne, comme en 1994, à se remettre en question, lui-même refusant d'assumer sa responsabilité dans cet échec.

Il a fait tout ce qu'il a voulu depuis qu'on l'a nommé à la direction de la radio, puis à la vice-présidence. Un peu de modestie n'aurait pas nui au bilan qu'il nous propose, dans un texte publié la semaine dernière dans Le Devoir, en se cherchant des excuses tirées par les cheveux: d'abord, «la concurrence qui s'accroît et se diversifie». Qui donc prétend sérieusement rivaliser avec la Chaîne culturelle? Et puis cet auditoire, s'il «risque de s'effriter», comme il l'affirme, ce n'est pas seulement parce qu'il vieillit, c'est qu'on lui offre une programmation allégée qui le laisse sur sa faim et l'oblige à se nourrir autrement.

Mais le vice-président n'est pas homme à s'avouer vaincu: l'échec lui a fait entrevoir une solution «dans la personnalité de cette radio, et bien sûr dans l'écoute des attentes des auditeurs». Cette personnalité, voudrait-il nous faire oublier qu'il l'a réduite aux dimensions de sa propre culture, c'est-à-dire à une peau de chagrin?

Quant à l'écoute des attentes des auditeurs, qu'a-t-il fait des consultations menées au début de sa réforme? On ne peut oublier avec quelle désinvolture il accueillait les critiques formulées par les artisans de la Chaîne et celles des nombreux protestataires indisposés par un «repositionnement» prétendument révolutionnaire — l'An I de la radio, vous vous en souvenez peut-être...

Le salon mondain

Depuis près de 10 ans, donc, cette Chaîne s'est purgée de ce qui empêchait M. Lafrance de dormir et elle survit lamentablement à la règle du simplisme culturel qu'il lui impose, un simplisme que ses patrons en ont peut-être assez de tolérer puisque le vice-président découvre tout à coup que la radio doit être un «tout cohérent», cohérence qui, à en juger par l'actuelle programmation, ne saute pas aux yeux des rares auditeurs encore fidèles au poste. Et qu'elle doit être également, croyez-le ou non, «un lieu de diffusion, de débats, d'interactions, d'approfondissement aussi», ce qu'elle était bel et bien avant qu'il ne s'acharne contre son élitisme et son montréalisme pour en faire quelque chose comme un salon mondain, un espace convivial, dirait-il.

On pourrait croire, à lire ces lignes, qu'il fait marche arrière, mais on poursuit sa lecture et on comprend que si elle s'apparente à celle qui prévalait avant 1994, sa conception de la radio culturelle suppose que les formes qu'elle prend «doivent respecter les habitudes et les manières des citoyens qui écoutent aujourd'hui la radio». Autrement dit, je reviens en arrière mais pour mieux sauter dans le vide.

Car, posons-lui la question: que sait-il, lui, des habitudes et des manières qu'il évoque? Croit-il encore aux vertus nutritives de la brunch-culture? Il répondrait sans doute qu'elle ne fait que commencer, cette réflexion à laquelle il convie publiquement son personnel, à moins que, selon ses habitudes à lui, il ait déjà les réponses et la solution dans son nouveau plan de positionnement. Lors de sa première réforme, il avait lancé l'idée d'une vaste consultation. Il l'avait lancée si loin de notre portée qu'elle s'était perdue.

Mais rendons-lui ce qui lui revient, la perspicacité semble désormais guider sa réflexion: il découvre en effet que «la culture doit être le fil directeur de la Chaîne culturelle comme l'information est celui de la Première chaîne». C'est donc dire, tout crûment, que la culture, sous sa direction, avait cessé d'être le fil directeur de «la chaîne de toutes les cultures», chose évidente pour les auditeurs qui ont déserté cet espace voué à redevenir «avide de littérature, de musique, de tendances nouvelles», nous promet-il.

Encore une fois, ne triomphons pas trop vite, car cette radio devra être également «un lieu de plaisir, d'étonnement, de chaleur et de communication humaine», cela rappelant qu'on ne sort pas vraiment du salon mondain. Serait-ce à dire qu'après l'échec d'Écoutez pour voir, on aura droit à quelque chose du genre Silence, on jase. On augmentera le volume d'Infoculture pour nous apprendre où Marie Laberge va se ressourcer après l'épuisante saga dont elle a dû parler pas loin d'une dizaine d'heures aux deux chaînes de Radio-Lafrance. Tiens, un bon sujet pour alimenter la prochaine série Débats, que pourrait animer Alexandre Dumas. Je dis ce qui me passe par la tête, la réflexion étant ouverte à tous, j'imagine.

La perspicacité du vice-président va plus loin encore quand il nous apprend que «la radio est un média simple: quelqu'un qui parle à quelqu'un». On est ravi de l'apprendre, d'autant plus que ça ne vient pas de Malraux, mais de son propre fond.

Au moment de conclure — car l'hospitalité du Devoir a ses limites autant que l'attention du lecteur ou de l'auditeur —, il dit ceci qui devrait rassurer les inquiets: «L'élaboration de la prochaine grille de la Chaîne culturelle ne constituera pas à proprement parler une rupture avec ce qu'elle a été jusqu'à maintenant», mais «un virage important sur la forme, et sur sa manière», formulation plutôt bancale et qui ne laisse pas d'être inquiétante, malgré le sourire et le regard charmeurs qu'affiche délibérément l'auteur sur la photo fournie par la SRC.

Tout ce branle-bas que son intervention annonce ne peut faire oublier les dégâts causés par la consternante série d'erreurs de jugement qui ont jalonné sa réforme, ou ses réformes devrait-on dire, mais par solidarité avec ceux qui auront à en faire les frais, je ne me réjouis pas de son échec plus que probable.