Les TIC, un cheval de Troie

Les TIC se présenteraient comme ce cheval de Troie qui serviraient à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Les TIC se présenteraient comme ce cheval de Troie qui serviraient à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant.

La Réforme de l’éducation au Québec est un échec. Plusieurs études en ont déjà fait le constat. Mon but, ici, n’est donc pas de refaire sa nécrologie. Toutefois, cette réforme semble trouver un second souffle grâce à l’entrée en force des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le monde de l’enseignement.

En effet, depuis quelques années, ordinateurs portables, tableaux blancs interactifs et tablettes numériques ont, grâce à leurs belles allures et à des promesses pédagogiques pourtant sans fondement scientifique, séduit plusieurs directions d’école, parents, pédagogues et enseignants, pour graduellement prendre leur place dans les salles de cours.

Mais qu’ont en commun la Réforme de l’éducation et ces technopédagogies ? Comment expliquer une pareille association ? Tous les deux s’abreuvent à la même idéologie, se basent sur la même conception de l’être humain et poursuivent les mêmes objectifs.

Ainsi, les deux approches partagent la même conception utilitariste et mécaniste du fonctionnement de la mémoire et de la pensée. D’un côté comme de l’autre, on s’imagine que la réflexion rigoureuse peut prendre forme sans l’apport d’un riche bagage de connaissances et d’une solide culture générale et fondamentale.

On le sait, les partisans du Renouveau pédagogique ont tenté de nous convaincre qu’il fallait, à l’aide d’un projet éducatif centré sur l’étudiant, développer avant tout les compétences transversales des élèves — concept flou qu’on tente encore de définir dans les coulisses du ministère de l’Éducation —, et ce, au détriment de contenus rigoureux. De l’autre côté, celui des TIC, on essaie aussi de nous convaincre que l’élève n’a plus à acquérir un bagage de connaissances qui viendraient soi-disant encombrer sa mémoire puisque tout ce savoir serait désormais à la portée de ses doigts grâce aux technologies numériques, au Net et en particulier à Google. Ainsi, pourquoi perdre du temps et de l’énergie à meubler son cerveau de connaissances poussiéreuses alors que celles-ci peuvent être externalisées ou entreposées quelque part dans un nuage numérique ?

Toutefois, loin d’être un entrepôt dans lequel seraient rangées des connaissances mortes, la mémoire, et en particulier la mémoire à long terme, représente plutôt un lieu vivant, sans cesse en transformation et en réorganisation, dans lequel la pensée de l’individu peut prendre forme, se structurer et s’enrichir grâce à toutes les connaissances et schèmes de réflexion qui s’y trouvent. Priver l’être humain de cette matière vivante, c’est lui enlever la substance première à partir de laquelle il peut construire une réflexion riche et élaborer des jugements fondés sur des contenus solides.

C’est ainsi que, sous ces deux approches, le rôle même de l’enseignant est graduellement remis en question. Terminé le temps où celui-ci pouvait se présenter comme le « maître » dans le sens noble du terme, c’est-à-dire comme celui qui tirait son autorité et sa valeur du savoir qu’il maîtrisait. Dorénavant, puisque le savoir, croit-on, est disponible partout, on exigera de l’enseignant qu’il descende de son piédestal, qu’il ne se présente plus d’une manière prétentieuse comme le dépositaire d’un savoir disciplinaire rigoureux. Pas surprenant, dans ce contexte, que les futurs enseignants n’ont pas à posséder au minimum un baccalauréat dans la discipline qu’ils enseigneront.

Dans un cadre éducatif où la connaissance est dévaluée, réduite à de la simple information, où ce qui compte avant tout est de permettre la communication et l’expression de toutes les opinions, peu importe leur valeur, on demandera plutôt à l’enseignant qu’il vienne se placer à côté de l’élève ou, à la limite, entre lui et sa tablette numérique. Ainsi, ce qu’on attendra de lui, c’est qu’il se mette humblement au niveau de l’« apprenant », qu’il devienne son guide, celui qui l’initiera à l’univers 3.0 afin d’en faire un bon citoyen numérique.

On le voit, les TIC se présentent comme ce cheval de Troie qui, en redonnant un second souffle à la Réforme de l’éducation, servira à casser, à mettre au pas et à dénaturer le rôle fondamental de l’enseignant. Chose incroyable, cette transformation radicale du rôle de ce dernier, qui s’opère déjà sous nos yeux, se fait dans bien des cas grâce à la complicité enthousiaste — et je dirais même inconsciente — des enseignants eux-mêmes. Obnubilés, médusés par tant de merveilles technologiques, c’est sans hésitation que plusieurs acceptent de se transformer en techniciens, en réparateurs de laveuse Maytag ou, si vous voulez, en squeegees pour écrans plats.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 octobre 2015 05 h 09

    Merci !

    Heureusement que mon journal donne chapitre à des gens qui réfléchissent !

    Merci à lui de le faire et merci à Monsieur Bergeron d'avoir offert ce texte à la nôtre, de reflexion.

  • Fernand Laberge - Abonné 16 octobre 2015 06 h 45

    De «Apple» et d'orange...

    La «Réforme» est un programme, les TIC un media.
    Leur nature différente ne permet pas la comparaison.

    Un programme est orienté dans son contenu et par son évaluation.
    Les TIC sont ce que veut bien en faire l'enseignant et non l'inverse.

    Les TIC sont certes détestablement soumis au lobbyisme des fabricants soucieux d'imposer leur plateforme. Comme à celui des éditeurs scolaires pour pousser leurs manuels électroniques. Mais ce dernier n'est guère différent de l'époque papier.

    L'enseignant qui suit ou suivait béatement un manuel renonce à son statut de maître autant qu'on le lui retire. Celui qui considère que la mémoire numérique remplace la mémoire intellectuelle suit le même chemin.

    Toutes deux, n'en déplaise, mémoires futiles sans l'apprentissage de la réflexion et de la rigueur pour l'exploiter. Personnellement, je ne vois pas de mal à pouvoir le faire avec Le Devoir ou Le Courrier international à portée de clavier.

    • Elaine Biron - Inscrite 16 octobre 2015 14 h 58

      Je partage votre opinion.

      J'ajouterais que de nombreux profs se contentent de "passer" la matière et l'échec de cette méthode d'enseignement n'est plus à démontrer.

      Ce n'est pas parce que je DIS que l'élève COMPREND, n'en déplaise aux grands orateurs.

      Je comprends qu'il puisse y avoir quelque chose d'extrêmement inconfortable dans l'idée d'être déranger dans sa manière de faire qui date souvent de la révolution tranquille. Le prof qui ne jure que par le magistral (souvent parce qu'il ne comprend rien lui-même à l'utilisation des technopédagogies) condamne ses élèves au même titre que celui qui abuse de la technopédagogie. Or, ce cheval de troie, comme le suggère l'auteur, est plutôt rare dans le milieu de l'enseignement.

      La nuance a bien meilleur goût.

  • Paul St-Pierre - Inscrit 16 octobre 2015 09 h 27

    Bonjour M. Bergeron,

    Tout d'abord, je trouve votre vision des enseignants du primaire et du secondaire bien réductrice! Comme si les enseignants n'avaient aucun esprit critique quant à l'utilisation des TIC... N'est-ce pas un brin prétencieux? Il est vrai que le numérique n'est pas une panacée, comme le dictionnaire et la calculatirce n'en sont pas non plus. Si on ne sait pas se servir de ses outils, on n'en est que plus esclave. Comme pour l'argent, les technologies sont de bons serviteurs, mais de bien mauvais maîtres. Mais ça, les enseignants le savent déjà et se questionnent bien plus que vous ne le prétendez quant au réel apport pédagogique des TNI, tablettes et autres Google.

    Ensuite, votre discours sur le renouveau smeble être d'un démagogique consommé. Jamais le renouveau n'a prétendu faire disparaître les connaissances. Allez lire les programmes et montrez-moi où c'est écrit. Vous parlez de "réflexion rigoureuse", soyez-en un digne disciple! Ce qu'elle met de l'avant, cette réforme, c'est que les connaissances qui sont acquises ne suffisent pas. Elles doivent être contextualisées, mises à contribution dans diverses situations, etc. L'élève doit devenir plus conscient des mécanismes de sa pensée pour savoir quelles connaissances mobiliser. Pour vous, c'est peut-être du pelletage de nuage, mais il se touve que les élèves ne font plus d'apprentissage réflexe, il font un apprentissage réflexif. Il faut en saisir la nuance!

    Cela dit, nous partageons la même conception de ce qu'est la mémoire. Toutefois, la mémoire demeure un outil de travail parmi tant d'autres. À quoi sert la mémoire si elle élude la capacité d'analyse? J'aimerais bien le savoir.

    Enfin, bien que nous manifestions certaines divergences, je vous remercie pour votre texte et vos propos. Ils permettent un réel questionnement et un débat de fond sur une des questions primordiales de l'éducation.

    Bonne fin de journée, bien à vous!

    • Réjean Bergeron - Abonné 16 octobre 2015 11 h 56

      Merci pour votre commentaire, c'est apprécié. Toutefois, on ne peut concevoir la mémoire comme "un outil parmi tant d'autres", c'est contre cela justement que je m'élève. La mémoire n'est pas un outil, elle fait partie intégrale du processus de réflexion. Il n'y a pas une forme et un contenu lorsqu'on parle de réflexion. Dire que la mémoire n'est qu'un outil, c'est justement succomber à cette vision mécaniste, utilitariste qu'on retrouve au coeur de la Réforme et de la technopédagogie. Allez lire le Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine, lisez ce passage: "dès que l'on évacue le besoin de retenir une somme phénoménale de connaissances et qu'on laisse cette tâche aux machines, c'est alors que peut surgir le meilleur de la créativité..." Ou cet autre: "Quelles sont les connaissances qui demeurent essentielles à assimiler dans une réalité où l'ensemble des savoirs est googlable?" C'est contre cette vision tellement naïve, techniciste que je m'élève, position qu'on rerouve à la fois au coeur de de la Réforme avec l'approche constructiviste et aussi chez bien des technopédagogues qui ont lancé la serviette. Mais évidemment qu'on peut se servir des TIC d'une manière intelligente. Je ne suis pas contre le numérque mais contre le numérisme...

    • Paul St-Pierre - Inscrit 16 octobre 2015 11 h 57

      Oups, désolé: semble (par. 2, ligne 1)

    • Paul St-Pierre - Inscrit 16 octobre 2015 15 h 11

      Rebonjour M. Bergeron,

      Tout d'abord, je dois dire que c'est un plaisir d'échanger avec vous.

      Votre réponse exige qu'à mon tour je précise ma pensée. Lors que je déclare que la mémoire n'est qu'un outil parmi tant d'autres, je ne souhaitais pas laisser sous-entendre "un outil quelconque ou banal", mais bien une faculté dont on se sert pour réfléchir, qui doit s'adjoindre à d'autres capacités d'analyse pour constituer une pensée cohérente.

      Par ailleurs, la mémoire étant peut-être moins une faculté qui oublie qu'une faculté qui, parfois, s'altère, le recours à des sources fiables-dont des sources numériques- peut s'avérer salvateur. Il vaut parfois mieux valider une (quasi)connaissance, même empreinte dans notre mémoire à long terme, que d'énoncer un fait erroné en se fiant à sa mémoire...

      En ce qui a trait aux propos que vous relevez dans le Manifeste [...], comme vous, cette vision des choses ne correspond pas à ma façon de voir -et donc d'enseigner. Je ne crois pas à la génération spontanée de l'éclair de génie. Pour penser en-dehors de la boîte, il faut avoir déjà pensé de l'intérieur. Pour ce faire, ça prend toujours bien "un minimum!".

      La réforme, en soi, n'a jamais fait la promotion de l'évacuation des connaissances. Elle a remis en question le "par coeur à tous vents" pour tenter d'en contextualiser une utilisation qui permet mieux de comprendre. Elle a aussi énoncé le fait que l'enseignant n'est pas le seul "détenteur" des connaissances. En ce sens, on comprend que les élèves écoutent les bulletins de nouvelles, lisent les journaux, utilisent Internet, etc. Donc, en plus d'enseigner, l'enseignant doit conjuguer avec cette masse d'information et amener l'élève à confronter/conjuguer ces différentes visions. Cela dit, ça ne fait pas du renouveau un programme parfait. Il a ses failles, notamment au point de vue de la répartition et de la redondance des contenus en français. Mais tout n'est pas mauvais non plus.

      Bien à vous, au plaisir!

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 16 octobre 2015 19 h 46

      M. Bergeron, vous répondez ceci à M. Saint-Pierre :

      Début de la citation :
      "Quelles sont les connaissances qui demeurent essentielles à assimiler dans une réalité où l'ensemble des savoirs est googlable?" C'est contre cette vision tellement naïve, techniciste que je m'élève, position qu'on retrouve à la fois au coeur de de la Réforme avec l'approche constructiviste et aussi chez bien des technopédagogues qui ont lancé la serviette.
      Fin de la citation.

      Je m'excuse, cher monsieur, mais j'aimerais bien savoir où, dans les progammes officiels du MELS, on avance des propos semblables à ceux que vous citez et qui sont en provenance d'une autre source.

      Au contraire, je crois que pour chacune des matières, tant dans le programme du primaire que dans celui du secondaire, on expose un vaste ensemble de SAVOIRS ESSENTIELS. Avez-vous LU les programmnes et pris connaissance de la liste des SAVOIRS ESSENTIELS pour CHACUNE des différentes disciplines ? À votre avis, quels savoirs essentiels devrait-on ajouter à chacune de ces différentes listes ?

      Pour aller un peu plus loin dans la compréhension de votre point de vue, je serais aussi curieux de savoir quelles sont les habiletés transversales mises de l'avant par les programmes du MELS qui semblent superflues au philosophe que vous êtes.

      Mes questions sont de vraies questions et j'apprécie moi aussi la réflexion que permettent votre texte et le présent échange.

      Au plaisir de continuer de vous lire, monsieur Bergeron.

  • Robert Bernier - Abonné 16 octobre 2015 09 h 51

    Le mythe des compétences transversales

    L'auteur écrit: 'on s’imagine que la réflexion rigoureuse peut prendre forme sans l’apport d’un riche bagage de connaissances et d’une solide culture générale et fondamentale.' et 'la mémoire, et en particulier la mémoire à long terme, représente plutôt un lieu vivant, sans cesse en transformation et en réorganisation, dans lequel la pensée de l’individu peut prendre forme, se structurer et s’enrichir grâce à toutes les connaissances et schèmes de réflexion qui s’y trouvent. Priver l’être humain de cette matière vivante, c’est lui enlever la substance première à partir de laquelle il peut construire une réflexion riche et élaborer des jugements fondés sur des contenus solides.'

    On ne peut mieux dire. J'ai, de mon côté, toujours eu l'impression que l'idée de compétences transversales reposait sur celle de l'existence présumée d'un centre universel de traitement de l'information, au coeur du cerveau humain, un centre où une espèce d'organe universel du syllogisme serait capable de formuler un jugement sûr à propos de n'importe quelle nouvelle information. Une espèce de machine 'enigma' avec des engrenages et des transistors qui pourrait être appliquée indistinctement à n'importe quel type d'information, et sans préparation préliminaire.

    Il me semble au contraire que toutes les connaissances en neurosciences de la cognition pointent vers ceci que les fonctions cognitives par lesquelles nous pouvons parvenir à énoncer un jugement quelconque s'asseoient toutes sur l'association et la comparaison d'idées, donc de connaissances disponibles dans la mémoire, comme le soumet M. Bergeron.

    Laisseriez-vous un avocat sans aucune connaissance des précédents juridiques aller défendre votre cause en cours?

    Robert Bernier
    Mirabel