À vélo, les morts se suivent et se ressemblent

Le jeune Bernard Carignan est décédé en tentant d’éviter une portière qu’un automobiliste a ouverte alors qu’il arrivait à vélo.
Photo: Famille Carignan Le jeune Bernard Carignan est décédé en tentant d’éviter une portière qu’un automobiliste a ouverte alors qu’il arrivait à vélo.

Une portière de voiture s’ouvre et une vie disparaît. Un geste qui semble banal devient un geste fatal. La mort, elle, n’a rien de banal ni d’aléatoire. Je n’ai pas fait exprès ! Ce n’est pas de ma faute ! Si j’avais su ! Mais pourquoi ne savons-nous pas ? Sommes-nous si habitués à ne pas vérifier qu’on ne regarde pas si une vie s’en vient vers nous ? Une vie sur deux roues. Sommes-nous tellement certains que les vies qui roulent à côté de nos portières sont protégées par une cage d’acier et des coussins gonflables qu’on oublie que d’autres véhicules, plus vulnérables, partagent la route ?

Le 22 août 2015, un peu après 21 h, un bref coup d’oeil de la part d’un automobiliste aurait permis à mon plus jeune frère, Bernard Carignan, d’aller retrouver sa blonde après le travail. Elle a fini par le retrouver ce soir-là, mais pour lui dire au revoir. Un au revoir qui n’a pas eu de réponse. Un au revoir aux fragrances funèbres d’adieu.

Pourtant, un bref coup d’oeil suffit à éliminer l’aléatoire. Un bref coup d’oeil suffit pour savoir. Un bref coup d’oeil élimine la faute. Un bref coup d’oeil pour éviter les 60 blessés à Montréal en 2012, les 105 en 2013, les 164 en 2014 et environ 50 jusqu’ici en 2015. J’aimerais dire que personne n’a été blessé avant 2012, mais c’est seulement à partir de 2012 que le Service de police de la Ville de Montréal a commencé à recenser les victimes d’emportiérage.

Amende risible

 

Comment peut-on éduquer, sensibiliser et conscientiser les automobilistes, dont je fais partie, à développer le réflexe de s’assurer que le champ est libre avant d’ouvrir leur portière ? Pourtant le Code de la sécurité routière est clair : nul ne peut ouvrir la portière d’un véhicule routier à moins que ce véhicule soit immobilisé, et sans être assuré qu’il peut effectuer cette manoeuvre sans danger. Le hic, c’est que le montant de l’amende pour un emportiérage est, tenez-vous bien — mettez votre casque si nécessaire — seulement de 30 $ à 60 $. En Ontario, pour ceux qui aiment les comparaisons, elles vont de 300 $ à 1000 $.

C’est pourquoi je salue l’initiative du maire Coderre de vouloir augmenter le montant de l’amende. Ce serait déjà un pas dans la bonne direction. À 1000 $ d’amende par infraction, peut-être que les gens prendraient la bonne habitude de vérifier. Serait-ce suffisant ? Les coroners qui enquêtent sur les accidents mortels crient à l’unisson qu’il faut des changements au Code de la route. Il faut des balises claires pour déterminer ce qu’est une distance raisonnable, un espace suffisant pour dépasser un cycliste. Pour un cycliste, se tenir à droite est un choix douteux puisqu’il ne sait jamais quand quelqu’un aura une attitude, un état dont l’esprit ne s’applique pas à ce qu’il fait ou devrait faire.

Coup d’oeil obligatoire

Aussi, une autre proposition serait de rendre cette simple vérification, qui consiste en un coup d’oeil dans le rétroviseur et à faire son angle mort, indispensable à l’obtention du permis de conduire. On pourrait également s’inspirer de l’Allemagne et enseigner aux nouveaux automobilistes à ouvrir leur portière avec la main droite plutôt qu’avec la main gauche, ceci aidant l’automobiliste à aligner son regard sur son rétroviseur pour vérifier si la voie est libre.

Vous croyez qu’on ne peut pas changer les habitudes des gens ? Pourtant, aujourd’hui, nous attachons tous notre ceinture de sécurité ; nos enfants ne s’assoient plus à l’avant de la voiture ; nous ne buvons plus (ou beaucoup moins) avant de prendre le volant et ainsi de suite. Comme il devra pédaler pas mal loin pour se rendre jusqu’à Québec et faire en sorte que ses déclarations deviennent réalité, le maire Coderre devrait emporter avec lui toutes ces suggestions.

Tant et aussi longtemps que l’on considérera l’emportiérage comme un geste banal ou aléatoire, tant qu’on n’éduquera pas les nouveaux automobilistes à adopter de nouveaux réflexes, tant que les montants des infractions ne constitueront pas un incitatif réel, tant que le Code restera inchangé, eh bien… à vélo, les morts vont se suivre et se ressembler.

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