Du bon usage de la comparaison

Comparaisons, métaphores et autres fleurs de rhétorique sont d’un usage courant dans le discours politico-journalistique. En cette matière, le passé historique offre un réservoir où politiciens et journalistes puisent allègrement : voici près de25 ans, on traitait ainsi de « munichois » ceux qui s’opposaient à la première intervention internationale en Irak et refusaient, en dépit de l’invasion du Koweït, de voir en Saddam Hussein un nouveau Hitler.

Le problème que posent ces comparaisons, c’est qu’en voulant comparer l’incomparable, elles tronquent la réalité et contribuent à cultiver l’illusion d’une permanence là où il n’y a que changement. Comme chacun sait, l’Histoire ne se répète pas ; elle appartient, par définition, au domaine de l’inédit, et l’appréhension des phénomènes historiques relève par conséquent de la prudence et non pas d’évidences fondées sur les expériences antérieures ou sur une lecture idéologique de la réalité. Il fallut bien constater que Saddam Hussein (tout dictateur sanguinaire qu’il fut) n’était pas Hitler et que l’Irak n’avait pas les capacités militaires de l’Allemagne nazie. De telles comparaisons, abusives, ne servent le plus souvent qu’à établir une mythologisation de l’histoire qui permet à ceux qui les utilisent d’adopter à bas coût des postures moralisatrices avantageuses. Mais elles brouillent la réalité au lieu de l’éclairer. Comparaison, comme on dit, n’est pas raison.

En titrant, en première page de l’édition de jeudi dernier du Devoir, un article sur la crise des migrants : « Aux portes d’un “ nouveau rideau de fer  », Le Devoir, à l’instar de bien d’autres médias, se livre me semble-t-il à un tel usage erroné de cette figure de rhétorique. Pas plus en effet que Saddam Hussein n’était un nouveau Hitler, la clôture érigée en Hongrie n’est un « nouveau rideau de fer »— métaphore qui fut popularisée par Churchill au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour qualifier la mainmise de l’URSS sur les territoires d’Europe orientale que l’Armée rouge avait libérés. Les métaphores ayant parfois le don de devenir prédictives, celle-ci se réalisa dans les années qui suivirent quand l’URSS et ses satellites décidèrent effectivement de fermer leurs frontières en érigeant entre eux et leurs voisins occidentaux une barrière impénétrable (dont faisait partie le fameux mur de Berlin).

Vers 1982, quand je l’ai franchi en touriste pour aller visiter Berlin Ouest, le rideau de fer en question, qui séparait la République fédérale d’Allemagne de sa consoeur la RDA, c’était une clôture d’une hauteur de plus de trois mètres, un no man’s land miné et surveillé par des mitrailleuses équipées de capteurs dont le tir se déclenchait automatiquement lorsque ceux-ci détectaient une présence humaine, des tours de guet, des patrouilles de gardes-frontières armés jusqu’aux dents et accompagnés de chiens, etc. On s’entendra certainement pour dire que la barrière hongroise dont il est fait mention dans cet article ne ressemble guère à cela.

Mais la différence majeure entre les deux frontières est ailleurs : le but du rideau de fer n’était pas d’empêcher des migrants d’entrer dans cette Europe communiste (ils ne se pressaient pas aux portes), mais d’empêcher les habitants de ces contrées, où la liberté ne régnait pas, d’en sortir. Priver ses propres citoyens de leurs droits fondamentaux puis les empêcher à toute force de quitter ces États qui niaient leur dignité est un geste liberticide des plus incontestables. À moins de nier totalement la souveraineté des États et de prêcher l’abolition complète et immédiate des frontières (en fermant les yeux au passage sur les conséquences), refuser l’entrée de son territoire national à des centaines de milliers de migrants, ce n’est pas du tout la même chose.

Je ne nie évidemment pas le droit qu’ont les Irakiens et les Syriens de fuir des pays livrés à la guerre civile, où EI sévit, où le régime baasiste bombarde les civils. Mais il faut aussi reconnaître que le droit international concernant les réfugiés n’a jamais été prévu pour des migrations massives telles que celles que nous vivons actuellement. Il est prévu, au contraire, sur le modèle des réfugiés espagnols vaincus lors de la guerre civile ou sur celui des Juifs allemands victimes des politiques antisémites des nazis, pour des réfugiés qui doivent individuellement prouver qu’ils sont victimes de persécution. On peut juger cela restrictif, mais c’est en même temps la condition qui le rend praticable, car aucun État de la planète n’aurait signé des conventions internationales l’obligeant à ouvrir ses frontières à des centaines de milliers, voire à des millions de pauvres gens.

Voir dans le prétendu « rideau de fer » hongrois un symbole de lèse-démocratie et se draper dans de grands principes tels que la solidarité à l’égard du genre humain sans tenir le moindrement compte des réalités est une posture valorisante (surtout quand, en tant que Canadiens, nous pouvons nous permettre de sélectionner nos réfugiés et d’en limiter le nombre à quelque 25 000), mais il me semble un peu hypocrite de ne pas voir que la Hongrie (et bientôt l’Europe dans son ensemble) est aux prises avec un réel problème que les bons sentiments ne suffiront pas à régler. Cet afflux sans précédent de migrants non seulement engorge le système d’accueil, mais risque fort de mettre en péril tout l’appareil légal de protection des réfugiés. La confusion qu’entretiennent les médias entre réfugiés véritables et migrants économiques qui ne rêvent que de l’eldorado que représentent pour eux l’Allemagne et les pays scandinaves menace en effet à court terme de jouer en défaveur des premiers.

Alors, oui, l’Europe doit faire plus pour aider les réfugiés syriens installés dans des camps en Jordanie et en Turquie ; oui, elle peut faire un effort supplémentaire pour accueillir un plus grand nombre de ces réfugiés ; mais non, elle n’a pas le devoir, ni d’ailleurs la capacité (qui l’aurait ?) d’accueillir dans ses frontières toute la misère du monde.

Le déclencheur

« Dans la nuit de lundi à mardi, la dernière brèche a en effet été bouchée par des barbelés, une fermeture complète évoquée comme un “ nouveau rideau de fer ” aux portes de l’Europe. »

— Sarah R. Champagne, « Aux portes d’un “ nouveau rideau de fer ” », Le Devoir, 17 septembre 2015


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