L’étoffe d’une infirmière

Il est utopique de penser qu’une infirmière peut tout faire dans les conditions présentes, et surtout de bien faire son travail.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Il est utopique de penser qu’une infirmière peut tout faire dans les conditions présentes, et surtout de bien faire son travail.

Je n’aimerais pas être dans la peau de mes supérieurs immédiats. Ceux qui ont la lourde tâche de me dire que la priorité, c’est le patient. Ce que j’en pense ? C’est l’argent, la priorité.

Je n’aimerais pas être dans la peau de mes supérieurs immédiats. Ceux qui ont la lourde tâche de m’annoncer que, pour des raisons de diminutions de budget, ma « charge de patients » est augmentée, que le personnel malade ne sera pas remplacé, que les heures supplémentaires nécessaires pour terminer les tâches en cours dans mon quart de travail ne seront plus payées et qu’on enlève ces aides précieuses que sont les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires. Expliquez-moi comment ces gestes peuvent être accomplis dans l’intérêt du patient.

D’un autre côté, on me dit qu’une « bonne infirmière » devrait toujours prendre le temps de faire les pauses auxquelles elle a droit et qu’elle devrait toujours prendre le temps d’établir une relation d’aide avec ses patients et leur famille. Cependant, elle est réprimandée lorsque ses notes aux dossiers et ses documents légaux sont incomplets, car si elle fait une erreur et — rappelez-vous qu’ici l’erreur n’est pas permise —, elle risque son emploi pour cause de négligence. Ceci est sans compter les fameux et archaïques TSO (temps supplémentaires obligatoires). Par contre, si j’ai l’audace de dire que je refuse la situation parce que je ne me sens pas « sécuritaire », je suis alors montrée du doigt.

« As-tu vu cette personne ? C’est à cause d’elle que tu ne pourras aller chercher ton garçon à la garderie, c’est à cause d’elle que je t’ai ajouté plus de patients, car à cause de son refus, ce sera toi qui seras pénalisé ! » Quelle belle technique pour monter les infirmières les unes contre les autres ! Quelle belle technique pour mettre une muselière à ces infirmières !

C’est utopique de penser que je peux tout faire dans ces conditions, et surtout bien les faire. La pression est si élevée. Est-ce normal en tant que nouvelle infirmière d’être stressée avant chacun de mes quarts de travail ?

Ne vous méprenez pas. J’aime ma profession. Ceci, je m’en souviens lorsque je passe du temps auprès de mes patients, vous savez, ce temps soi-disant réservé pour aller à la salle de bain, ou encore pour manger à cette pause du souper. Ce temps sacrifié, pour moi, il vaut tout l’or du monde. Il donne un sens à ma profession. J’aime ma profession lorsque mes patients me disent qu’ils sont contents de me voir, qu’ils me font confiance ou, encore mieux, qu’ils me disent que je leur amène un petit rayon de soleil dans une période où ils se sentent vulnérables. Cet éclat que j’ai, je veux le garder. Lorsque j’étais étudiante, je me suis déjà fait dire : « Tu verras, dans quelques années, tu seras bête comme moi. » Cette journée-là, je me suis juré que non, qu’avec les années, je ne serai pas « bête » comme toi. Que si je perds le feu sacré, je changerai de profession, parce que je crois fermement qu’avant n’importe quels soins médicaux, ce qu’ont le plus besoin les patients à l’hôpital, c’est de chaleur humaine. Le temps qui est censé m’être réservé, je le sacrifie pour offrir un minimum de qualité aux soins que je prodigue. Cela dit, si je m’épuise, qui sera là pour prendre soin de vous ?

J’aime ma profession passionnément. Mais en connaissez-vous d’autres, vous, où les employés travaillent gratuitement pendant plusieurs heures… à part peut-être celui d’enseignante ? Il y en a sûrement. Mais ces deux professions impliquent carrément un don de soi. J’aime ma profession. Mais pas dans ces conditions.

Alors non, je n’aimerais pas être dans la peau de mes supérieurs immédiats, qui doivent se faire croire eux-mêmes que ce qu’ils exigent, c’est possible, alors qu’ils ont eux-mêmes déjà travaillé sur « le plancher » et sont déchirés à l’idée de m’annoncer toutes ces coupes.

Je n’aimerais pas être à la place de mes supérieurs immédiats, alors que leur propre tête est sous la guillotine s’ils n’atteignent les objectifs qui leur ont été fixés. C’est dommage, car quand je vois des situations comme celle-ci, je me dis que je n’aurais pas envie d’avoir ce poste. Et je pense vraiment que, lorsque tu n’as pas l’ambition d’avancer dans ta propre profession, c’est que celle-ci est vraiment en péril.

C’est un cri du coeur ; peut-être un coup d’épée dans l’eau. Probablement que plusieurs d’entre vous, en voyant ce roman, se sont simplement dit « trop long ; je ne le lirai pas ; au suivant ! » Alors si vous avez persévéré et lu ce texte au complet, permettez-moi de vous dire que vous avez l’étoffe d’une infirmière.

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13 commentaires
  • Daniel Le Blanc - Inscrit 23 septembre 2015 06 h 26

    jusqu'au bout

    Oui, j'ai lu jusqu'au bout votre texte car je suis enseignant...

  • Stéphan Brabant - Abonné 23 septembre 2015 06 h 41

    Un cri du cœur!

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 septembre 2015 07 h 46

    On dit « un » médecin, on dit « une » infirmière


    Comme je suis un homme, je ne peux pas avoir l'étoffe d'une infirmière. Je n'en reviens toujours pas que même les femmes reconduisent l'un des partages professionnels les plus sexistes qui soient. Car en sous-main de cette appellation féminine, il y a la contrepartie masculine, encore pas mal réservée au docteur.

    Début août, on évoquait à nouveau la possibilité d'introduire dans notre réseau la profession d'adjoint au médecin. La photo était celle d'un « vrai monsieur »

    http://www.ledevoir.com/societe/sante/446870/les-a

    comme pour bien marquer qu'il s'agit d'autre chose que de la profession « d'infirmière praticienne ». Les enjeux corporatistes semblent porter sur un choix assez simple : doit-on avoir des super-infirmières ou des sous-médecins? Voyez?

    Quand on veut combattre les stratifications professionnelles sexistes, il me semble qu'on doit être conséquent et, en l'occurrence, renoncer à une appellation protégée qui sous couvert de reconnaître des aptitudes typiquement féminines (il est bien possible en effet que cela existe) ont surtout servi à les maintenir dans des rôles subalternes. Une raison plus évidente? De plus en plus d'« infirmières » sont des hommes...

    ... et bonne négociation ;-)

    • Sylvain Lévesque - Abonné 23 septembre 2015 23 h 33

      M.Maltais-Desjardins, je trouve que vous mettez beaucoup trop d'emphase à votre propos "périphérique", qui est somme toute bien loin du coeur de ce que madame aborde.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 septembre 2015 09 h 35

      J'en conviens. Beaucoup... trop? affaire d'appréciation personnelle. Tant que ce n'est pas une manière de noyer le propos. Cependant, quelle que soit la sympathie qu'on puisse avoir pour la profession infirmière, il ne faut pas perdre de vue qu'ils et elles sont actuellement régies par une convention collective qu'ils et elles ont librement signée et qui en principe les protège contre les abus. Si ce n'est pas le cas, je crois qu'elles auront l'occasion de corriger la situation lors de la prochaine signature. Si jamais le gouvernement décrétait leurs conditions de travail, elles auraient toute légitimité de les désavouer. Pour le moment, j'interprète plutôt ces sorties publiques des employés de l'État comme autant d'opérations de relations publiques destinées à se gagner la faveur de la population. C'est parfaitement légitime. Pourvu qu'on ne feigne pas de faire autre chose. On ne dit pas ces choses-là. Je les dis.

  • François Dugal - Inscrit 23 septembre 2015 07 h 47

    Le bon docteur

    Madame Bélisle, avez-vous lu les commentaires du bon docteur Vincent Demers en ces pages; il résume à lui seul le noeud du problème.

  • Gilbert Turp - Abonné 23 septembre 2015 07 h 57

    Que faire ?

    Vous témoignez magnifiquement du fait qu'en santé comme en éducation, les gens sur le terrain se voient dessaisis de ce qui donne du sens et de la valeur à leur travail.
    Votre lettre, comme tant d'autres, sonne l'alerte, mais au point où nous en sommes, la question est maintenant : que faire ?
    Peut-être qu'à un moment donné, il faut refuser et dire : non, ça suffit.