Candidats! Et la voie de contournement?

J’ai eu la chance de vivre pendant presque sept ans avec cette population fière, forte et engagée, mais je constate qu’elle n’a plus la force de se mobiliser.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir J’ai eu la chance de vivre pendant presque sept ans avec cette population fière, forte et engagée, mais je constate qu’elle n’a plus la force de se mobiliser.

L’été est chez nous une saison favorable aux retours aux sources : rencontres amicales, visites de lieux et de gens signifiants, réflexions sur le sens de nos efforts et de nos engagements… Récemment, je suis retourné à Lac-Mégantic, un lieu que j’aime et qui occupe une place importante dans ma vie affective et sociale. Je m’y rendais pour puiser aux sources de l’amitié et de l’affection réciproque.

Après avoir discuté longuement avec des amis autour d’une table bien garnie, nous sommes tous allés dormir le coeur rempli de reconnaissance pour ces relations humaines pleines de sens. Le partage vécu dans la sincérité et la simplicité est source d’une paix belle et cependant fragile… Au beau milieu de la nuit, la quiétude de la maisonnée est troublée par un intrus de taille : le train !

Son manque de gêne mise sur une familiarité ancienne qui ne favorise plus le calme… Dans une alternance de grincements et de bruits sourds, il s’arrête et repart sans se soucier du trouble qu’il cause. Je me réveille en sursaut et mon souffle est synchronisé avec les battements de mon coeur qui s’emballe. Je ne suis pas le seul, puisque j’entends les pas d’une enfant que l’anxiété propulse vers la chambre de ses parents, dont le coeur et les poings sont serrés. Nul besoin de les voir… Notre affection réciproque m’en donne la certitude puisque, au même moment, l’oreiller étouffe mon cri dont l’écho donne un coup à mon estomac. Je le sais, une blessure est rouverte, puisque je sens un reflux d’impuissance qui me fait goûter l’acidité de la colère.

Normal ?

J’entends la voix d’une jeune fille que j’aime profondément interroger ses parents : « Est-ce normal ? » Et j’entends tout aussi bien ses parents répondre sans conviction « oui, tout est normal, tu peux dormir ». Qui peut rassurer ses enfants avec sincérité, en assurant que c’est normal de se faire réveiller en pleine nuit, quand des bruits semblables ont déjà annoncé une catastrophe sans nom ? Non, rien de tout cela n’est normal, ma belle… C’est habituel, mais pas normal. C’est toléré, mais intolérable !

J’ai le goût de sortir de la maison et de crier ma colère, mais je choisis de prier, puisque je ne dormirai plus cette nuit-là. Cette situation me met en colère et me confronte à l’impuissance qui est venue à bout de mes forces il y a quelques mois. Je n’ai pas peur, comme je n’ai pas eu peur le soir de l’explosion, ni dans les jours qui ont suivi. Mon éducation et ma foi laissent très rarement place à la peur, puisque ma capacité d’aimer et ma conscience d’être aimé me fortifient. Et pour ce qui est au-delà de mes capacités, il y a Dieu ! Je crois en lui et il croit en moi. Mes anciens paroissiens m’ont souvent entendu répéter : « N’essayez pas de faire seul ce que vous pouvez faire avec Dieu, mais ne laissez pas Dieu faire seul ce qu’il veut faire avec vous. » C’est ce qui me motive à écrire, même si je suis maintenant de retour dans ma ville d’origine, là où le train ne passe plus depuis longtemps… Je continue de prier et j’écris.

Je n’ai pas le pouvoir d’arrêter le train de circuler à Lac-Mégantic ou de changer son trajet, pas plus que les citoyens de la ville et ses élus locaux. Nous n’avons pas ce pouvoir, parce que nous l’avons délégué à nos gouvernants. On m’a souvent demandé si ma foi en Dieu avait été ébranlée par ce que j’avais vu et vécu avec la population de Lac-Mégantic. J’ai toujours répété et je répète encore que non ! J’ai la conviction que Dieu m’a soutenu pour que je puisse nourrir l’espérance de mes paroissiens au coeur de l’épreuve, mais il n’a jamais fait à ma place ce que je pouvais faire moi-même.

Dieu n’a rien à faire dans la réglementation des transports, dans le tracé des voies ferrées, et dans l’inspection et l’entretien des voies et du matériel roulant. Je sais par contre de qui relèvent ces aspects bien concrets et je constate avec peine et effroi que si quelque chose a été fait, les résultats demeurent largement insuffisants pour rassurer une population blessée.

Plus la force de se mobiliser

J’ai eu la chance de vivre pendant presque sept ans avec cette population fière, forte et engagée, mais je constate qu’elle n’a plus la force de se mobiliser pour revendiquer quoi que ce soit. Je sais aussi que sa fierté et son habitude à se débrouiller par ses propres moyens ne l’inciteront pas à demander plus. La place que j’ai occupée m’a donné un point de vue unique pour évaluer les coûts humains de ce qui a été vécu et continue de se vivre. Si quelqu’un a une justification à donner sur la lenteur avec laquelle on agit pour rétablir la paix à Lac-Mégantic, j’ose espérer qu’elle ne sera pas d’ordre économique. Je suis chrétien et à ce titre, j’estime que la valeur d’une vie humaine est de l’ordre de l’infini. Ce n’est pas seulement la somme de 48 fois l’infini qui est due à la population de Lac-Mégantic, mais des milliers de fois l’infini, puisque la vie de tous les citoyens a été touchée directement ou indirectement. Faites le calcul, il est beaucoup plus rapide à faire que celui lié à l’étude des moyens à prendre pour éviter que le train ne perturbe encore la vie d’une population.

Je partirai bientôt pour Rome, afin d’y étudier la théologie morale. L’Église prend bien soin de moi et, dans sa sagesse, elle m’aide à vivre une certaine forme de lâcher-prise ; je ne peux que lui en rendre grâce. Ces études seront peut-être utiles pour mon ministère dans l’avenir, mais elles ne sont pas nécessaires pour que j’affirme que la situation que j’ai constatée cet été à Lac-Mégantic demeure hautement immorale, bien qu’elle soit, à ce qu’il semble, tout à fait légale. En cette période de campagne électorale, je sens qu’il est de mon devoir de pasteur et de citoyen d’interpeller les candidats et leurs chefs à exprimer clairement ce qu’ils entendent faire pour recréer un climat de calme et de confiance à Lac-Mégantic. Ont-ils l’intention de réaliser cette voie de contournement rendue nécessaire par une géographie particulière et un contexte unique ? Quels moyens concrets prendront-ils pour rendre les voies ferrées du pays plus sécuritaires ? La qualité de notre environnement est-elle pour eux une priorité ? J’invite les autorités québécoises à joindre leurs voix à la mienne au-delà des intérêts partisans. J’incite aussi les citoyens à questionner sans relâche et à s’informer pour leur propre sécurité. Il faut que ces enjeux soient présents dans les choix qui seront faits prochainement. Je le dois aux gens de Lac-Mégantic, nous le leur devons, nous avons tous droit à des réponses, à la sécurité, à la paix.

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1 commentaire
  • Louise Melançon - Abonnée 21 septembre 2015 09 h 21

    Un homme debout!

    Un texte impressionnant de franchise, de courage, d'intelligence... Un homme engagé!
    Un homme d'église comme cela... c'est très rare aujourd'hui... Félicitations, monsieur !