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Le français des Québécois - Notre différence est devenue un atout

C'est à un retour en arrière de plus de 40 ans que nous convie Lionel Meney dans sa longue intervention publiée dans Le Devoir du 7 janvier 2004: les Québécois, nous dit-il, doivent impérativement renouer avec la conception ancienne selon laquelle la seule façon de bien parler le français est d'imiter les Parisiens. Sinon, ils s'enfermeraient dans un ghetto.

Ce qui frappe d'abord dans ce texte, ce sont les contradictions qu'on y retrouve, l'auteur réussissant à faire un virage à 180 degrés entre certaines de ses affirmations de départ et les développements ultérieurs. Ainsi, il écrit: «[...] on peut avancer sans risque d'erreur qu'il n'y a jamais eu, dans l'histoire, autant de Québécois qui maîtrisent aussi bien le français. C'est l'héritage de la Révolution tranquille, le produit de la création d'un réseau complet d'enseignement public [...]. C'est aussi la conséquence de la multiplication des échanges entre francophones d'ici et d'ailleurs.» Quelques paragraphes plus loin, il change d'avis: «Depuis plus de 40 ans, nous cultivons notre différence. [...] Faut-il s'employer à creuser le fossé linguistique qui nous sépare des autres francophones ou bien essayer de le réduire? Faut-il dresser de nouvelles barrières entre les Québécois et le reste de la francophonie?»

La supposée ghettoïsation

M. Meney exploite à fond l'argument du danger d'une ghettoïsation des Québécois s'ils osaient adapter à leurs besoins la norme du français. Cette idée est à mettre en relation avec la thèse qui était à la base de son Dictionnaire québécois-français: la langue des Québécois est incompréhensible pour les autres francophones du monde, de sorte qu'il faut la traduire.

La peur de ne pas être compris ailleurs inquiète peut-être encore certains Québécois. Elle continue en tout cas d'être exploitée par des auteurs de manuels correctifs. Cette évocation constitue un argument pour vendre des produits dont la réputation s'appuie trop souvent sur une publicité et un réseau d'influence efficaces plutôt que sur le contenu. Sur ce point, la rhétorique de M. Meney peut contribuer à entretenir un complexe dont se sont débarrassés la plupart de nos concitoyens.

Nous estimons que le sentiment d'aliénation linguistique qu'engendre la peur du ghetto est bien plus nocif pour l'avenir du français chez nous que les imperfections qui peuvent caractériser nos façons de parler. Le meilleur rempart contre l'anglais, c'est notre attachement à notre langue maternelle, celle que nous dominons le mieux. Cette langue, il est tout à fait possible de l'améliorer sans la discréditer comme le fait M. Meney.

Il existe des particularités de langage dans tous les pays de la francophonie. Pour notre part, nous avons mis trois secondes à comprendre, dans une épicerie belge, que «vidanges» était le mot usuel pour désigner les bouteilles consignées; en compagnie de Suisses, nous avons bien vu que «patte» s'employait en parlant d'un chiffon (torchon, dirions-nous).

Si le problème de l'incompréhension était si grand, comment pourrions-nous expliquer que nos artistes soient si bien reçus en Europe? Que le film La Grande Séduction ait gagné un premier prix en Belgique en septembre dernier? Que nos comédiens aient réussi à exporter dans les pays francophones d'Europe les joutes oratoires de la Ligue nationale d'improvisation, où la variété des accents est un des ingrédients les plus savoureux? M. Lemaire, président de la compagnie Cascades, traîne-t-il son interprète avec lui quand il s'adresse à ses employés français?

Une originalité qui attire

Notre originalité langagière fascine les Européens. En apprenant à nous connaître, les francophones d'ailleurs n'ont pas mis beaucoup de temps à décoder notre langue. «Courriel», «covoiturage» et «motoneige» ont même pénétré dans l'usage en France. Jusqu'au mot «niaiseux» qu'on trouve dans le journal Le Monde. Il suffit de voyager un peu pour se rendre compte de l'anachronisme des mises en garde de M. Meney. Les Français viennent nous visiter en plus grand nombre que jamais. Si les différences langagières peuvent les amuser à l'occasion (et c'est réciproque), ils n'ont aucune difficulté à suivre les explications de nos jeunes qui leur servent de guides touristiques.

Un mot en terminant à propos du monde de l'éducation. M. Meney sait-il que quatre fois plus de Français viennent étudier au Québec actuellement qu'il n'y a de Québécois inscrits dans les universités françaises? Les étudiants français choisissent notamment de se former chez nous dans des programmes de français (eh oui!).

Et l'intérêt pour notre culture et notre langue ne se limite pas à la France et aux autres pays francophones: il se manifeste un peu partout, en Europe, en Asie, en Afrique... Depuis 1998, près de 40 professeurs et étudiants d'une douzaine de pays différents sont venus travailler dans notre centre de recherche, à l'Université Laval, pour étoffer des cours sur le français du Québec ou pour préparer des mémoires et des thèses qui ont été soutenus à l'étranger.

Dans une lettre circulaire de l'Association internationale des études québécoises, diffusée récemment sur son site Internet, on pouvait lire ceci: «Des centaines d'universitaires dans une soixantaine de pays s'intéressent aujourd'hui au Québec dans le cadre de recherches et de programmes d'enseignement en sciences humaines. Le développement récent des études québécoises à l'étranger constitue l'un des aspects marquants de l'évolution universitaire du Québec, à la fois parce qu'il permet des liens nouveaux entre les chercheurs québécois et étrangers, mais aussi parce qu'il entraîne de nouvelles considérations sur la culture et la société québécoises.»

Pourquoi donc M. Meney voudrait-il faire renaître chez les Québécois la peur d'être différents? Notre différence est devenu un atout économique, social et... linguistique.