Un grand bond vers l’avant

Un service de garde universel comme celui du Québec devrait avoir été implanté dans tout le Canada il y a longtemps. Tout ce travail est le ciment qui permet aux communautés humaines et résilientes de tenir.<br />
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Un service de garde universel comme celui du Québec devrait avoir été implanté dans tout le Canada il y a longtemps. Tout ce travail est le ciment qui permet aux communautés humaines et résilientes de tenir.

Nous partons du constat que le Canada et le Québec traversent aujourd’hui la crise la plus grave de leur histoire récente.

La Commission de vérité et réconciliation a permis de prendre acte d’épisodes révoltants de notre passé proche. La pauvreté et les inégalités qui s’accentuent creusent une cicatrice qui défigure notre présent. Et la performance canadienne dans le dossier des changements climatiques est un véritable crime contre l’humanité à venir.

Ces faits sont d’autant plus alarmants qu’ils contreviennent à nos valeurs déclarées : respect des droits des autochtones, internationalisme, droits de la personne, diversité et développement durable. Aujourd’hui, nous ne vivons pas en accord avec ces valeurs, mais nous pourrions le faire.

Nous pourrions vivre dans un pays entièrement alimenté par des énergies réellement renouvelables et justes, traversé de réseaux de transport public accessible, où les emplois et autres possibilités qu’offre une telle transition sont aussi conçus pour éliminer systématiquement les inégalités raciales et entre les genres. Prendre soin de la planète et les uns des autres pourrait créer de nouveaux secteurs économiques très dynamiques. Beaucoup plus de personnes auraient accès à des emplois mieux payés et travailleraient moins longtemps, ce qui nous laisserait amplement le temps de profiter de la présence de nos proches et de nous épanouir dans nos communautés.

Nous savons que le temps presse pour effectuer cette grande transition. Les climatologues nous ont annoncé que les actions décisives pour éviter un réchauffement catastrophique de la planète doivent être menées au cours de cette décennie-ci. Ce qui veut dire que les petits pas ne peuvent plus nous mener là où nous devons aller.

Bondir vers l’avant

Alors, nous devons bondir vers l’avant. Ce bond doit commencer par respecter les droits ancestraux et le titre des premiers gardiens de cette terre. Les communautés autochtones ont été aux premières lignes de la défense des cours d’eau, des berges, des forêts et des terres contre l’activité industrielle débridée. Nous pouvons appuyer celles et ceux qui remplissent ce rôle et relancer nos relations avec les populations autochtones en mettant pleinement en application la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Inspirés par les traités qui constituent la base juridique de ce pays et nous enjoignent de partager la terre « aussi longtemps que le soleil brillera, que l’herbe poussera et que l’eau coulera », nous exigeons des sources d’énergie qui ne s’épuiseront jamais, pas plus qu’elles n’empoisonneront la terre. Les avancées technologiques ont mis ce rêve à notre portée. En effet, de récentes études montrent que, dans 20 ans, le Canada pourrait puiser 100 % de son énergie électrique de sources renouvelables (Voir Dialogues pour un Canada vert, Agir sur les changements climatiques, McGill, 2015) ; dès 2050, nous pourrions avoir une économie propre (Voir Jacobson, M. et al., Energy Policy, 2011.).

Nous exigeons que ce changement commence maintenant.

Plus rien ne peut justifier la construction de nouveaux projets d’infrastructures qui nous forcent à continuer d’accélérer le rythme d’extraction des ressources dans les décennies à venir. La nouvelle loi d’airain du développement énergétique doit être : ce dont on ne veut pas dans sa cour ne doit pas se retrouver dans la cour de personne. Cela vaut aussi bien pour les oléoducs, les gazoducs, la fracturation au Nouveau-Brunswick, au Québec et en Colombie-Britannique, l’augmentation du trafic de pétroliers le long de nos côtes que pour les projets des compagnies minières canadiennes partout dans le monde.

Le temps de la démocratie énergétique est venu : nous croyons non seulement qu’il faut de nouvelles sources d’énergie, mais aussi que les communautés devraient, lorsque c’est possible, contrôler collectivement ces nouveaux systèmes de production d’énergie. Pour remplacer les structures de propriété qui servent le profit des entreprises privées et la distante bureaucratie de certains États centralisés, nous pouvons en créer de nouvelles, innovantes, gouvernées démocratiquement, qui fourniraient des salaires suffisants et permettraient de garder dans les communautés, des revenus dont celle-ci ont grand besoin. Et les Autochtones devraient être les premiers à recevoir le soutien pour leurs projets visant à développer les énergies propres. Tout comme les communautés actuellement aux prises avec les lourdes conséquences de l’activité industrielle polluante.

En plus d’éclairer nos demeures, l’énergie ainsi produite redistribuera la richesse, consolidera la démocratie, renforcera notre économie et commencera à guérir les blessures qui datent de la fondation de ce pays.

Le bond vers une économie non polluante ouvre d’innombrables voies vers ce type de solutions qui font de nombreux « gagnants ». Nous voulons un programme universel visant à construire des maisons écoénergétiques et à rénover les demeures existantes en nous assurant que les communautés et quartiers les plus défavorisés seront les premiers à en bénéficier et pourront offrir des formations professionnelles à leurs membres et saisir d’autres occasions de lutter contre la pauvreté de manière durable. Nous jugeons essentiel que les employés des secteurs d’emplois à forte émission de carbone aient accès à une formation et aux ressources adéquates afin qu’ils aient la capacité de contribuer à la mise en place d’une économie énergétique verte. Cette transition devrait impliquer la participation démocratique des travailleurs.

Des voies de trains à haute vitesse, alimentées par des sources d’énergie justes et renouvelables, et un réseau de transport collectif abordable peuvent relier entre elles toutes les communautés de ce pays, au lieu d’un nombre grandissant d’automobiles, de pipelines et de trains explosifs qui nous menacent et nous divisent.

Et comme nous savons qu’il est déjà tard pour faire ce bond vers l’avant, nous avons besoin d’investir dans les infrastructures existantes qui tombent en ruine, afin que celles-ci puissent résister aux phénomènes météorologiques extrêmes de plus en plus fréquents.

En finir avec les pensées «fossiles»

Le passage à un système agricole beaucoup plus local et axé sur des impératifs écologiques réduirait notre dépendance aux carburants fossiles, favoriserait la capture du carbone dans le sol, et aiderait à traverser les moments difficiles dans l’approvisionnement mondial, en plus de produire une nourriture plus saine et abordable pour tout le monde.

Nous réclamons qu’un frein soit mis aux accords commerciaux qui donnent aux entreprises le pouvoir de s’ingérer dans les efforts que nous déployons pour reconstruire les économies locales, réglementer les sociétés privées et stopper les activités d’extraction dommageables. Nous voulons rééquilibrer la balance de la justice pour que soient garantis à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs, le statut d’immigrant et la protection qui en découle. Compte tenu de l’implication du Canada dans les conflits armés et de sa contribution aux changements climatiques — deux facteurs à l’origine de la crise globale des réfugiés —, nous sommes dans l’obligation d’accueillir davantage de migrants à la recherche de sécurité et des conditions de vie meilleures.

La transition vers une économie qui tient compte des limites de notre terre requiert aussi de développer les secteurs de notre économie qui consomment peu de carbone : ceux des soins, de l’éducation, du travail social, des arts et des services de communications d’intérêt public. Un service de garde universel comme celui du Québec devrait d’ailleurs avoir été implanté dans tout le Canada il y a longtemps. Tout ce travail, dont une grande partie est accomplie par des femmes, est le ciment qui permet aux communautés humaines et résilientes de tenir, et nous aurons besoin que nos communautés soient le plus solides possible, face au cahoteux futur qui nous attend.

Puisqu’une si grande part du travail, qui consiste à prendre soin des autres ou de la planète, est actuellement non rémunérée, nous en appelons à un véritable débat sur l’introduction d’un revenu universel de base. Inventé au Manitoba dans les années 1970, ce solide filet social pourrait permettre qu’aucune personne salariée ne soit forcée, pour nourrir ses enfants aujourd’hui, d’accepter un emploi qui mette en péril l’avenir.

Nous déclarons que l’« austérité » — qui s’en prend systématiquement aux secteurs consommant peu de carbone, comme l’éducation et la santé, tout en affamant les transports publics et en imposant de dangereuses privatisations dans le secteur énergétique — est une forme de pensée fossile qui menace la vie sur Terre.

L’argent nécessaire pour effectuer cette grande transition est accessible, il ne reste qu’à implanter les bons programmes d’action pour libérer ces sommes. Il faut par exemple mettre un terme aux subventions destinées à l’exploitation et à la consommation des énergies fossiles, imposer une taxe sur les transactions financières, accroître les redevances pétrolières, augmenter l’impôt sur le revenu des entreprises privées et des plus riches, instaurer une taxe progressive sur le carbone, couper dans les dépenses militaires. Toutes ces mesures s’inspirent du principe du « pollueur-payeur » et sont très prometteuses.

 
Renouveau démocratique
 

Une chose est claire : la pénurie à l’époque où l’on voit s’accumuler des fortunes personnelles inégalées est une crise fabriquée, conçue pour tuer les rêves dans l’oeuf.

Ces rêves sont encore plus ambitieux que ce texte. Nous appelons les gens à former des assemblées municipales partout dans le pays, là où les résidents peuvent se réunir pour définir, de manière démocratique, ce qu’un véritable bond vers la prochaine économie veut dire pour leur communauté.

Cette résurgence, du bas vers le haut, entraînera assurément un renouveau de la démocratie à tous les paliers du gouvernement, et nous mènera rapidement vers un système dans lequel chaque vote compte et où l’argent des grandes entreprises privées est exclu des campagnes politiques. Voilà beaucoup à entreprendre d’un seul coup, mais c’est l’époque dans laquelle nous vivons qui l’exige.

La chute des prix du pétrole a temporairement suspendu la pression qui pousse à extraire des combustibles fossiles à un rythme aussi frénétique que le permettent les techniques à haut risque. Cette pause dans la folie de l’expansion ne devrait pas être perçue comme une crise, mais bien comme un cadeau qui nous a donné l’occasion rare de regarder ce que nous sommes devenus… et de décider de changer.

Alors, nous invitons toutes celles et tous ceux qui se présentent aux prochaines élections à saisir cette occasion et à agir en fonction de cet urgent besoin d’une transformation. C’est notre devoir sacré à l’égard des populations que ce pays a blessées par le passé, à l’égard de celles et ceux qui souffrent inutilement à présent, et à l’égard de tous ceux qui ont droit à un avenir radieux et sûr.

Le temps est venu d’être courageux.

Le temps est venu de bondir vers l’avant.

*Ont signé ce texte: Naomi Klein, David Suzuki, Leonard Cohen, les membres d’Arcade Fire, Neil Young, Donald Sutherland, Ellen Page, Charles Taylor, Rachel McAdams, Yann Martel, mais aussi des dizaines de personnalités de tous les horizons. La liste complète se trouve sur la page du manifeste

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Retour en arrière

L’écriture du «Manifeste pour un bond vers l’avant» a commencé au printemps 2015 lors d’une rencontre réunissant des personnes représentantes des mouvements pour la défense des droits des autochtones et des droits sociaux, pour la justice alimentaire et environnementale, de regroupements confessionnels et des groupes de travailleuses et de travailleurs. Ce texte est en partie inspiré du Manifeste pour un Élan global, avec lequel nous sommes solidaires. Nous vous invitons à signer les deux textes.
9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 15 septembre 2015 06 h 33

    PRENDRE SOIN DE LA PLANÈTE ET LES UNS DES AUTRES

    Je suis parfaitement d'accord qu'il nous faut faire un grand bond vers l'avant, que les petits pas ne peuvent plus nous mener où nous devons aller.

    Malheureusement, votre affirmation à l'effet que « L'argent nécessaire pour effectuer cette grande transition [soit] accessible... » est fausse. L'argent nécessaire pour PRENDRE SOIN DE LA PLANÈTE ET LES UNS DES AUTRES n'est pas accessible parce qu'elle est accaparée par une mince tranche de la population qui contrôle les moyens de production et les instances politiques de notre pays. L'argent n'est pas accessible parce que cette grande bourgeoisie n'est pas intéressée à partager le contrôle qu'elle exerce sur nos vies, sur nos productions et notre pays.

    Il n'y a qu'une façon de rendre cet argent disponible et c'est d'exproprier les maîtres actuels de notre destin, de leur usurper le pouvoir et de les contraindre à accepter leur nouveau sort. Mais pour l'instant, nous sommes bien loin d'avoir réalisé ces trois conditions et rendre l'argent disponible pour PRENDRE SOIN DE LA PLANÈTE ET LES UNS DES AUTRES.

  • Hélène Paulette - Abonnée 15 septembre 2015 08 h 19

    Important manifeste

    J'aurais aimé voir plus d'organismes québécois parmi les signataires. Où sont nos grandes centrales syndicales, nos candidats Verts, sans parler du NPD?

    • Jacques Patenaude - Abonné 15 septembre 2015 12 h 47

      Il y a un autre grand oublié: La question du Québec au sein du Canada qui est complètement occultée. Il ne faut peut-être pas donc se surprendre qu'à peine quelques signataires soient québécois.

    • Hélène Paulette - Abonnée 15 septembre 2015 15 h 42

      Et pourtant, monsieur Patenaude, tous s'apprêtent à voter NPD sans remords... Ah! la dualité québécoise!

  • Jean Richard - Abonné 15 septembre 2015 09 h 12

    Silence sur le mensonge vert

    Tout ça est très beau, mais aux antipodes des politiques officielles du Québec et du Canada.

    Nous sommes en pleine campagne électorale fédérale. Or, l'environnement fait partie des grands oubliés du discours électoral et il se pourrait que ce soit mieux ainsi car lorsque le vert environnement est récupéré par des politiciens de la vieille garde, il devient truffé de demi-vérités et surtout de mensonges.

    Mais il y a pire. Quand des associations se disant écologistes ou environnementalistes sont récupérées soit par des partis politiques, soit par des lobbies industriels, il y a lieu de remettre en question leur crédibilité et leur influence sur la population.

    Comment se fait-il qu'on ait repoussé aux calendres grecques l'électrification des trains de voyageurs dans la région de Montréal sous prétexte de pénurie de ressources financières alors qu'on subventionne grassement des gens bien nantis qui achètent de luxueuses et très puissantes voitures individuelles ? Comment se fait-il que ces gens bien nantis et généreusement subventionnés sont exemptés de cette taxe qui sert à soutenir les transports en commun ? Et comment accepter qu'un groupe dit environnementaliste se range derrière le gouvernement du Québec pour mieux vendre cette politique coûteuse, inefficace, ruineuse pour l'environnement (car énergivore) et surtout, inéquitable ?

    Le virage vert, auquel nous avons cru et auquel certains croient encore, et c'est tant mieux, il s'est hélas trop souvent changé en mensonge vert. Les environnementalistes véritables auront la lourde tâche de remettre les pendules à l'heure. Vivre en harmonie avec les ressources de la planète ne consiste par à remplacer notre gloutonnerie en pétrole par une gloutonnerie en électricité, mais à réduire cette gloutonnerie, cette surconsommation d'énergie qui, peu importe la forme, a un impact pas toujours désirable sur l'environnement.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 15 septembre 2015 10 h 38

      Malheureusement , au Québec même si dans l'ensemble les orientations du Bloc Québécois et les discours des candidats et du chef Gilles Duceppe sont les mêmes que celles du Parti vert du Canada il est déplorable que quelques indépenantistes québécois reconnus se présentent avec le PV au lieu de devenir candidats et porteurs des idées écologiques du BQ mettant ainsi à risque de laisser passer des candidats des partis plus pollueurs en divisant le vote... certainement un certain manque de jugement ou de stratégie politique.

  • Patrice Giroux - Inscrit 15 septembre 2015 09 h 32

    Constat

    Le tronc commun des principaux partis fédéraux se situe à des années-lumière de la position de ceux et celles qui signent ce texte, et que j'appuie de toutes mes facultés.

    Le problème est là. Il est dans l'écart, rarement aussi grand, entre le savoir-devoir militant et le non-agir volontaire des décideurs. Heureusement, aux ÉU, un Sanders rue dans les brancards, tout comme Corbyn le fera bientôt dans l'austérité néolibérale britannique. Rien de tel au plat Canada pour l'instant.

    Le concept de démocratie radicale advient de plus en plus en Occident, ce n’est en fait rien d'autre que le refus de l'oligarchie qui gagne l'élection, trompe l'opinion publique et fausse complètement les débats à la faveur de ses intérêts financiers.

    Des génies de droite parleront de socialisme et agiteront des épouvantails, même si dans les faits, ceux qui proposent ces modèles économiques de droite détruisent les écosystèmes, bouleversent le climat, génèrent la 6e extinction des espèces, favorisent une concentration de richesse jamais vue, cumulent de l'information sur nous pour notre sécurité et qui ferait frémir d'envie les pires régimes despotiques, mais surtout, s'opposent en mode guerrier au changement.

    J'espère que la prise de position de ces signataires va avoir un effet-choc sur le décentrement très conservateur de la politique canadienne. Pour exemple, Mulcair fait actuellement du NPD un New labour à la sauce Blair... Contresens.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 15 septembre 2015 10 h 07

    Est-il encore temps?

    Ce texte correspond à ce qui devrait être fait dans une société idéale qui prend en main son destin. Malheureusement, de ce qu'on voit et entend des candidats à cette élection fédérale, le constat reste consternant. Quand on pense que le soit-disant le plus progressiste des trois grands partis fédéraux insiste encore pour faire traverser l'oléoduc d'un pétrole produit de la manière la plus dommageable à travers le Québec! Il faut donc lire le livre de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens "Comment tout peut s'effondrer" pour prendre la mesure des changements de plus en plus inextricables qui s'en viennent. Je vous incite d'ailleurs à écouter l'entrevue sur cette question qu'a donné à Médiapart Pablo Servigne en cliquant sur https://www.youtube.com/watch?v=1vWgLOB7nE0