Faut-il démolir le Centre Durocher?

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Monsieur le Maire Labeaume,

La rentrée scolaire est une belle occasion pour réfléchir sur les ressources que notre société est prête à mettre à la disposition des enfants, surtout ceux des milieux démunis, pour assurer leur persévérance scolaire et leur permettre de développer le goût d’apprendre tout au long de la vie, car cela représente l’outil le plus efficace de leur affranchissement.

Je voudrais donc revenir sur le texte inspiré d’André Beaulieu, « On leur arrache le coeur », publié dans Le Devoir du 13 juin. L’auteur s’y oppose de façon fort convaincante au projet de la Ville de Québec de démolir le Centre Durocher dans le quartier Saint-Sauveur. La Ville aurait, paraît-il, l’intention d’y construire des logements sociaux en lieu et place. Théoriquement, on peut difficilement s’opposer à un tel projet dans un quartier comme celui-là.

En pratique cependant, je voudrais vous inviter, Monsieur le Maire, à prendre un peu de recul en considération de facteurs plaidant, selon bien des gens concernés au premier chef, en faveur de l’idée de transformer ce haut lieu d’animation et d’éducation populaires en une Maison de la culture plutôt que de le démolir et de changer radicalement l’affectation et la vocation de ces lieux.

Je me rallie sans réserve et avec enthousiasme à tous ceux et celles (artistes, artisans, comité de citoyens, personnalités publiques, commerçants et autres) qui appuient ce projet et je m’empresse de vous préciser pourquoi.

Mes travaux en sociologie de l’éducation m’ont permis de prendre connaissance de méta-analyses conduites en Angleterre, aux États-Unis, en Australie et au Canada qui établissent de façon probante que ce sont les enfants de milieux les plus démunis qui profitent le plus de la possibilité d’être exposés et engagés activement, durant leurs études, dans des activités artistiques et culturelles comme celles qu’offre par mission et définition une Maison de la culture. Et ce, de manière significativement plus grande que les enfants de même condition sociale qui n’auraient pas eu la chance de participer à de telles activités.

Ressources d’émancipation

L’effet positif des contacts de ces enfants avec les arts et la culture durant leur cheminement scolaire se répercute non seulement sur leur réussite et leur persévérance scolaires, mais encore sur de multiples variables associées, telles les aptitudes rédactionnelles, la compréhension en mathématiques, ainsi que sur les taux de diplomation, y compris ceux du postsecondaire, ce qui n’est pas rien. On a même établi que plus le seuil d’exposition de ces enfants aux arts et à la culture était élevé, plus l’impact sur leur réussite et leur persévérance scolaires était important.

Cela viendrait en partie du fait qu’une participation active à de telles activités sollicite leur créativité et leur redonne confiance en eux.

On sait maintenant de sources fiables que l’école seule ne peut permettre à ces enfants de s’affranchir véritablement du déficit existentiel qui marque leur naissance. Il faut donc favoriser dans toute la mesure du possible une meilleure concertation entre toutes les ressources extrascolaires et celles de l’école pour y arriver.

Lieu d’animation démocratique

À cela s’ajoute le fait que le Centre Durocher a une longue et belle tradition d’éducation populaire. C’est un lieu mémorable d’animation démocratique qui a forcément établi une culture et une tradition en ce sens dans le quartier. En choisissant de maintenir l’héritage du Centre Durocher et de le prolonger en une maison de la culture, vous choisissez du même coup d’en faire profiter non seulement les enfants, mais aussi toute la population du quartier. Ces gens-là ont au moins autant besoin de ressources d’animation artistique et culturelle que les gens des quartiers mieux nantis. Tout compte fait et dans la durée, ils ont plus besoin de ces ressources d’émancipation que de logements sociaux. Vous trouverez toujours ailleurs des terrains pour le logement social, quitte à recourir à l’expropriation.

On me dit que vous êtes sociologue de formation ; cet éclairage particulier, tiré d’études systématiques et rigoureuses sur le problème en cause, devrait donc vous rejoindre.

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