En attendant les robots

Il y a décidément quelque chose qui ne marche pas, dans notre rapport personnel et collectif au travail.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il y a décidément quelque chose qui ne marche pas, dans notre rapport personnel et collectif au travail.

Le travail en est venu à représenter tellement, pour nous. Déterminant de ce que nous sommes et souhaitons devenir, source par excellence de passion et de sens, le travail est désormais perçu comme le projet au coeur de notre vie. Oui, il y a la famille et les amis, il y a les loisirs et l’élévation de l’âme par la culture ou la spiritualité ou l’intérêt soutenu pour un quelconque sport professionnel, mais pour la plupart d’entre nous, ces choses doivent s’adapter au travail, et non l’inverse. Quand on parle de conciliation travail-famille, c’est d’habitude pour se demander comment arriver à être un bon parent malgré ses ambitions professionnelles, plutôt qu’un bon travailleur malgré ses responsabilités familiales.

Il paraît que ça n’a pas toujours été comme ça. Que, pendant des milliers d’années, le travail était perçu comme une corvée pénible dont on cherchait à se débarrasser le plus vite possible et que l’on fuyait par les intoxicants, qu’ils soient de nature éthylique ou religieuse. Pour les philosophes, comme pour les classes supérieures de toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre, un homme ne pouvait être à la fois libre et obligé de travailler — il y avait là une contradiction fondamentale. Les esclaves travaillaient. Les hommes et les femmes de moindre valeur travaillaient. Les gens importants, eux, avaient le loisir de vivre.

Remonter jusqu’à la renaissance

C’était le principe, en tout cas, et on n’est pas certain de savoir comment se passait vraiment la conciliation factum-familia, dans les villas de la campagne romaine. Mais il reste que les choses ont bel et bien changé, depuis que la bourgeoisie a pris les rênes de notre civilisation.

Pour comprendre ce qui s’est passé, au juste, comment on en est arrivé au travail en tant que raison d’être et de vivre, il faudrait sans doute remonter jusqu’à la Renaissance, à travers les miracles techniques des cinq cents dernières années, toutes les avancées et pseudo-avancées, les victoires du capital et les défaites électorales, les guerres et les grèves, le mercantilisme et la mondialisation, les manufactures de Manchester et les laboratoires de Palo Alto, l’esclavage et l’émancipation et le nouvel esclavage soft des téléphones intelligents, et les écrits de Smith, Marx, Maslow, Weber, Durkheim, Arendt, Drucker et tant d’autres qui, au fil des siècles, ont fait évoluer notre compréhension de la place de l’individu dans cette grande machine qu’est l’économie, et de ce qu’il peut espérer y trouver, l’individu, comment il peut en profiter pour s’actualiser et réaliser son plein potentiel en même temps qu’il gagne de quoi s’acheter à manger, comment il peut s’affranchir de sa classe sociale, si on croit qu’une telle chose est possible, des traditions et même de son sexe, s’il le veut vraiment et est prêt à accepter son lot d’ignominies en cours de route — prêt, aussi, à dormir beaucoup moins et à s’éloigner toujours davantage des cycles de la nature et des astres, tout ça dans l’espoir d’un niveau de vie toujours meilleur, d’une existence plus facile pour lui et ses enfants, et les enfants de ses enfants.

Trop ou pas assez

 

Travaillons-nous trop ? Ou pas assez, comme l’ont laissé entendre Lucien Bouchard et notre milieu des affaires, il y a quelques années, ou comme le candidat à l’investiture républicaine Jeb Bush vient de le reprocher aux Américains ? Ou juste mal, bombardés que nous sommes d’interruptions et d’assauts contre notre attention, de constantes possibilités d’évasion procrastinatrice ?

Les réponses à cette question varient selon la personne à qui on la pose, mais aussi selon le moment de la journée, de la vie. Une chose aussi gigantesque et fondamentale que le travail ne peut pas faire autrement que d’impliquer son lot de hauts et de bas, d’instants glorieux et d’autres où nous revient en tête notre version personnelle du fantasme de tout quitter pour mener une vie plus paisible et beaucoup moins occupée : se transformer en gentleman-farmer sur une terre des Cantons de l’Est, ou partir pour la Gaspésie ou Tofino ou la côte ouest du Costa Rica et mieux faire les choses, cette fois, ou juste rester là où l’on est, mais vraiment slacker sur le travail.

De toute évidence, il y a des signes de malaise, au milieu de nos nombreuses satisfactions professionnelles et des photos #VraimentCute de notre nouveau bureau sur Instagram. On n’a qu’à compter le nombre de gens qui, par les temps qui courent, tombent en épuisement professionnel, se mettent à faire des crises d’angoisse ou juste à éprouver une très grande lassitude pour réaliser qu’il y a décidément quelque chose qui ne marche pas, dans notre rapport personnel et collectif au travail. Et tout ça alors que des scientifiques crédibles nous prédisent, d’ici 20 ans, des dérèglements environnementaux et économiques majeurs, susceptibles de faire table rase sur de nombreux éléments fondamentaux de notre société. Elle aura l’air de quoi, notre « belle passion » pour notre emploi, quand la civilisation se détricotera subitement ?

C’est un peu là où nous en sommes dans notre rapport au travail, en 2015, en pleine révolution numérique : souvent débordés, parfois un peu désabusés, à mi-chemin entre un profond sentiment d’engagement et le désir de tout « crisser là » pour avoir, enfin, le loisir de vivre, alors que les robots de Silicon Valley se font encore attendre.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du nouveau numéro de la revue Nouveau Projet (no 8, septembre 2015).


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