Le droit à l’exil implique le droit à l’asile

De nombreuses personnes ont allumé des chandelles devant une gare de train de Barcelone, en mémoire des déplacés disparus en mer.
Photo: Josep Lago Agence France-Presse De nombreuses personnes ont allumé des chandelles devant une gare de train de Barcelone, en mémoire des déplacés disparus en mer.

Les dizaines de milliers de demandeurs d’asile qui affluent vers l’Europe représentent l’image vivante des inégalités d’accès au droit à l’émigration, qui est le pendant du droit à quitter son pays, les deux aspects constituant le droit à la mobilité cité dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Cela permet de revenir sur l’évolution du droit d’émigration de différentes catégories de personnes, selon leur nationalité et selon leur statut (réfugié, migrant économique, irrégulier, touriste, expert…), faisant apparaître des paradoxes centraux : les droits de la personne face au principe de souveraineté des États, et les inégalités d’accès au droit d’émigrer.

Le monde entier s’émeut avec raison de la noyade du jeune enfant syrien mort en mer en tentant de rejoindre la côte de la Grèce avec ses parents. L’image choquante de ce drame ressemble à celle des milliers de noyés anonymes morts dans leur quête d’une terre d’accueil.

En réalité, il faut poser la question fondamentale des inégalités qui génèrent les migrations en vertu du droit d’émigrer, lequel, répétons-le, inclut implicitement le droit d’immigrer, sinon ce ne serait qu’un droit-alibi. Le vrai scandale réside dans le maintien des inégalités sociales, économiques, politiques et militaires. Les mouvements de réfugiés vers les pays dits développés ne résultent pas du hasard, mais bien de la recherche de la sécurité et de la consommation.

Pendant ce temps, le gouvernement du Canada se pose comme le champion de la sécurité intérieure et propose la lutte armée. Qu’a-t-il fait pour lutter contre la pauvreté ? À peu près rien. Au contraire, il a diminué les budgets de soutien à la coopération internationale. Qu’a-t-il fait pour promouvoir le respect de droits à l’étranger ? À peu près rien. Au contraire, il a mis la hache dans l’organisme Droits et Démocratie et il s’est fait vendeur d’armes à des pays qui ne respectent pas les droits de la personne. Pensons seulement au contrat de 17 milliards de dollars en vente d’armes à l’Arabie saoudite.

Qu’a-t-il fait pour favoriser la paix ? À peu près rien. Au contraire, au-delà de la vente d’armes, il s’engage dans des conflits toujours au nom de la sécurité. Pourtant, il ne dit pas que le groupe État islamique qu’il pourfend découle directement des guerres lancées par les États-Unis et leurs alliés pour détruire l’Irak et la Libye. Et que dire de l’abominable guerre en Syrie ? En raison de l’impuissance des pays dominants le monde à mettre fin à ce conflit interminable, on voit des gens forcés à l’exil. Pourtant, à ce jour, les efforts d’accueil ont été plutôt modestes.

Des murailles grotesques

À une période du développement qui rend possible le dépassement des frontières et de se rendre sur la Lune, les États puissants pratiquent un contrôle des frontières de plus en plus caricatural ; comme au Moyen Âge, sous divers motifs de protection, de sécurité ou de blocage des entrées, plusieurs pays érigent des murailles grotesques (États-Unis, Israël, Hongrie, etc.). Dans un tel contexte, les réfugiés économiques, politiques et survivants de guerres provoquées par ces mêmes pays dominants n’ont aucune chance ; dans bien des cas, ils fuient vers les pays plus sûrs, mais ils doivent surmonter de multiples pierres d’achoppement (obstacles physiques, contournement de murs, utilisation de passeurs véreux, risques de la traversée des mers, contrôles policiers, etc.) et surtout les difficultés de se conformer aux attentes sociales et politiques des pays dits d’accueil. Que faire ?

Considérons quelques principes ! En premier lieu, il importe de reconnaître l’existence des inégalités sociales, économiques et politiques entre les pays. Au lieu de considérer les pays comme de simples « marchés », il faudrait plutôt les voir comme des territoires riches de citoyens et de citoyennes reconnus avec des droits fondamentaux, sociaux et économiques.

Si on leur reconnaît des droits ailleurs, il faut leur accorder les mêmes droits sous les cieux des pays dits « développés ». En second lieu, il faut poser la question : habiter un territoire donné est-elle la seule condition pour reconnaître les droits des individus ? Actuellement, tout être humain doit vivre sur le territoire d’un État nation pour avoir droit à une citoyenneté. Posséder une nationalité est la voie qui mène vers d’autres droits. Partant de là, il faut considérer que nombre de pays refusent d’accorder la citoyenneté et, de fait, des millions de personnes vivent sans papiers, la plupart du temps privés de droits fondamentaux et sociaux.

Il faut donc dépasser l’appartenance à un territoire par naissance et adopter une position morale de reconnaissance des droits. D’un point de vue qui met en valeur le concept de choix, comme dans le libéralisme cosmopolite, l’appartenance à un État particulier devrait être possible pour toute personne qui choisit d’y résider. Cette approche permettrait de reconnaître le droit moral de chacun à résider là où il le désire. Évidemment, il va de soi qu’une telle reconnaissance fondée sur le droit moral implique la responsabilité citoyenne de la part du détenteur des droits comme citoyen.

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