La proclamation royale et le Grand Dérangement - Quelle mémoire commémore-t-on ?

Dans Le Devoir des 3 et 4 janvier derniers, Donald J. Savoie rappelait que tous les Acadiens «applaudissent à la décision du cabinet fédéral d'entériner une proclamation royale qui reconnaît les torts causés à nos ancêtres lors des déportations survenues au XVIIIe siècle» et qui, en même temps, désigne le 28 juillet (pourquoi pas le 15 août, Fête nationale des Acadiens?) journée canadienne de commémoration du Grand Dérangement.

Je ne voudrais pas ici briser ce rare moment d'unanimité dans l'histoire politique canadienne, qui réunit, dans un même concert d'applaudissements, le cabinet fédéral, l'Assemblée nationale du Québec (motion d'appui à la proclamation royale adoptée à l'unanimité le 10 décembre dernier), les leaders de la société acadienne et l'ensemble des «Canadiens de descendance acadienne, dont le nombre s'élève à plus de un million». Surtout que nous étions parmi ceux qui trouvaient d'une grossièreté ridicule le refus des députés acadiens à Ottawa d'entériner une telle reconnaissance lors d'une motion précédente proposée par le député bloquiste Stéphane Bergeron.

Cela ne doit toutefois pas nous empêcher de réfléchir à la signification, dans la conjoncture actuelle, d'une telle reconnaissance. Donald J. Savoie propose deux pistes de réponse. La première est celle de la réussite exemplaire de la collectivité acadienne et de sa sagesse séculaire, qui se manifesterait notamment par le fait que les Acadiens «n'ont pas cherché à obtenir de compensation financière ou un règlement judiciaire dans le cadre de la proclamation royale». La deuxième a trait au génie des institutions canadiennes, «qui donne aux peuples et aux individus la possibilité de rebâtir leurs communautés et de reconstruire leurs vies brisées». J'aimerais mettre en perspective ces deux affirmations de façon à interroger la signification de la proclamation royale.

Le devoir de mémoire

J'inscrirai ma première remarque sous le thème de la mémoire. Il faut comprendre cette reconnaissance à l'intérieur d'un vaste mouvement dans les sociétés contemporaines qui vise à réhabiliter la mémoire des victimes. Ce phénomène généralisé couvre un large éventail qui va de la mémoire de la traite des esclaves par les puissances occidentales et de la Shoah à des phénomènes plus circonscrits d'un point de vue historique, comme la mémoire de l'apartheid en Afrique du Sud, des réserves indiennes au Canada ou des «enfants de Duplessis» au Québec.

Le devoir de mémoire, ainsi revendiqué, participe à la fois à rappeler le souvenir de crimes abominables, de façon à ce que ceux-ci ne se reproduisent plus, tout en réhabilitant la dignité identitaire des victimes. Il implique souvent «réparation», financière comme politique, qui vise alors à réinscrire les victimes dans un nouveau rapport d'égalité à la société dominante.

Le devoir de mémoire a son envers. Il peut braquer les victimes et les bourreaux dans une attitude conflictuelle qui empêche l'oubli et par conséquent la possibilité de refonder une communauté politique entre les anciens belligérants. Il peut encore, au contraire, banaliser la situation des victimes en en faisant un récit parmi d'autres du grand récit de la culture dominante, ce qui a pour conséquence de littéralement voler la mémoire à une communauté particulière.

Enfin, la généralisation des processus de reconnaissance victimaire tend à mettre sur le même pied des phénomènes aussi monstrueux que la Shoah et des phénomènes aussi «banals» dans l'histoire des sociétés que les «enfants de Duplessis». C'est pourquoi il faut utiliser avec parcimonie le recours public à la reconnaissance victimaire.

Dans quel processus mémoriel la reconnaissance canadienne de la déportation des Acadiens s'inscrit-elle? Nul doute, comme le souligne Donald J. Savoie, que la déportation des Acadiens soit un phénomène exemplaire de ce que nous appelons aujourd'hui le «nettoyage ethnique» et que son intégration dans l'imaginaire canadien puisse servir de leçon d'histoire pour que ces phénomènes ne se reproduisent plus. Toutefois, la manière dont s'est réalisée cette reconnaissance fait plutôt appel à un phénomène de banalisation.

Une Acadie particulièrement absente

Une telle demande d'excuses, rappelons-le, n'émane pas en premier lieu de la communauté acadienne des Maritimes, principale porteuse, d'un point de vue collectif, de cette mémoire historique. C'est un avocat louisianais, Warren Perrin, qui, au début des années 90, a exigé de la reine d'Angleterre des «excuses» pour la déportation dans le simple but de pouvoir transmettre à ses enfants une histoire plus digne du grand récit multiculturel américain. C'est pourquoi il ne demandait pas de compensation financière ni de réhabilitation collective du peuple acadien. Toute symbolique, sa réclamation se voulait apolitique: c'est pourquoi il l'adressait au personnage symbolique par excellence, la reine d'Angleterre.

Le député bloquiste Stéphane Bergeron, lors d'une visite en Louisiane dans le cadre du Congrès mondial acadien, a pris connaissance de cette réclamation. Victime d'un phénomène assez généralisé dans le sud des États-Unis — le born again —, il a redécouvert ses racines acadiennes et ramené devant le Parlement canadien la demande d'excuses, toujours symbolique, à la reine.

Aussi banale fût-elle, parce qu'elle émanait d'un député bloquiste, le gouvernement libéral, y compris sa forte députation acadienne, a voté contre. Devant le ridicule d'une telle situation, la Société nationale des Acadiens n'a pu que protester et prendre le dossier en main. Jusqu'alors, les Acadiens des Maritimes, médusés, avaient observé ce phénomène. Le nouveau lieutenant-gouverneur, Herménégilde Chiasson, nommé dans la foulée de la célébration du 400e anniversaire de la fondation de l'Acadie et qui aura ample occasion de lire la proclamation royale au nom de Sa Majesté, pourra même dire lors de sa nomination que les Acadiens ne vivent plus dans le passé — il a pourtant déjà produit un film sur la déportation — et qu'ils n'ont pas besoin de telles excuses.

L'affaire des «excuses» aurait pu devenir une affaire acadienne. Mais Sheila Copps a sauvé la mise pour le gouvernement canadien. Elle aussi victime du syndrome born again — elle s'est trouvé des ancêtres acadiens —, elle a compris le ridicule d'une demande symbolique à la reine. Après tout, le gouvernement canadien est fiduciaire des décisions historiques de la Couronne britannique. C'est au Canada, et non à la reine, qu'il fallait demander des excuses — entre-temps devenues une «reconnaissance» de torts. Il faut lui en savoir gré. Mme Copps a proposé d'entériner une proclamation royale préparée à la sauvette lors de sa dernière participation au conseil des ministres, proclamation qui intégrerait la mémoire de la déportation dans le grand récit canadien — le jour commémoratif du 28 juillet — et qui rappellerait en préambule les torts subis par les Acadiens.

Dans cet exercice de reconnaissance, il faut bien en convenir, le peuple acadien des Maritimes — le seul qui existe au Canada; ailleurs, des Acadiens peuvent exister, mais pas de peuple — a été largement absent. Il a surtout manqué l'occasion de faire de cette reconnaissance non pas un fait banal mais un moment de réhabilitation de son identité comme peuple et de sa place dans la société canadienne.

Je ne parle pas nécessairement ici de compensation financière, voire de restitution des terres de Grand-Pré, même si je dois avouer qu'elles sont beaucoup plus luxuriantes que les terres sablonneuses du golfe du Saint-Laurent, où les Acadiens se sont rétablis collectivement après la déportation. Je pense plus particulièrement à une reconnaissance qui aurait été un moment fort de discussions en Acadie, qui aurait même pu être accompagnée d'une discussion sur un plan de relance de l'économie fragile des régions acadiennes, séquelle, s'il en est une, du Grand Dérangement de 1755.

La «fierté» canadienne

Je conclurai sur le génie politique de la société canadienne. On ne saurait reprocher à la société canadienne de vouloir intégrer la déportation dans son grand récit national: il restera maintenant à commémorer la conquête de 1760. D'autant plus, comme Donald J. Savoie le souligne, que les Acadiens n'ont jamais remis en question leur adhésion aux institutions politiques canadiennes. Ces institutions, précise-t-il, héritage de la tradition britannique, ont permis que se développent des modalités particulières de reconnaissance du pluralisme largement supérieur au modèle républicain à la française. Je ne suis pas loin de partager, d'un point de vue historique, une telle opinion.

Seulement, depuis 1982, avec le développement de la Charte canadienne des droits et des libertés et des politiques de multiculturalisme, le Canada s'est orienté vers un nation building qui rend difficile la reconnaissance de ce que Charles Taylor a appelé une «différence profonde» ou encore de ce que Will Kymlicka nomme la reconnaissance des minorités nationales. Ce phénomène s'est accentué après 1995, à la suite du deuxième référendum québécois, mais aussi face au constat des élites canadiennes selon lequel leur société souffre d'un déficit de cohésion sociale.

Jusqu'à récemment, le nationalisme acadien, s'il reconnaissait son adhésion à la société canadienne, le faisait à travers une médiation, soit la nation acadienne, qui était elle-même liée aux autres groupements francophones — y compris québécois —, constituant l'un des éléments de la réalité binationale du Canada. Dans la «fierté» canadienne, telle que l'exprime Donald Savoie, cette dimension a disparu. C'est au Canada terre d'immigration, donc au multiculturalisme, qu'il associe la nouvelle reconnaissance acadienne. Serait-ce que les Acadiens ont troqué leur désir de nationalité pour une reconnaissance ethnique? Si tel est le cas, on aurait un bel exemple où la reconnaissance d'une mémoire abolit la mémoire qu'elle prétend reconnaître.