En périphérie des élections

Depuis 2014, le véritable ministre des régions du Québec est à Ottawa. Sur la photo, Denis Lebel, ministre fédéral de l’Infrastructure et des Affaires intergouvernementales.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis 2014, le véritable ministre des régions du Québec est à Ottawa. Sur la photo, Denis Lebel, ministre fédéral de l’Infrastructure et des Affaires intergouvernementales.

L'un des faits marquants de l’actuelle gouverne libérale s’inscrit dans la coupe des ressources financières allouées au développement rural, local et régional. Fut même abolie une institution historique de planification régionale, soit les Conférences régionales des élus (CRE). Geste d’autant plus symbolique puisque la lettre « R », pour régions, fut éliminée de l’acronyme du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire. Malgré quelques jérémiades contre l’austérité, la résistance des régions centrales, périphériques et métropolitaines fut relativement faible. Faiblesse du régionalisme jadis effervescent qui s’est refroidi par étapes distinctes franchies depuis 25 ans au fil de la politique publique.

En effet, les difficultés de ces organismes de développement régional ont commencé au début des années 1990, après deux décennies de succès incontestables. Le déclencheur réel fut le retrait du gouvernement fédéral de ses transferts financiers ciblés sur cette mission publique de compétence provinciale. Versés depuis les années 1960, ces transferts permettaient de financer l’OPDQ (Office de planification et de développement du Québec) mandatée pour la conception et l’application de la politique régionale. Le gouvernement fédéral n’obtenait que très peu de visibilité politique de ce financement. Il l’a aboli. Avec les ressources récupérées, Ottawa institua l’agence Développement économique Canada (DEC) pour le Québec, avec ses antennes régionales.

Du coup, Québec fut contraint de démanteler l’OPDQ en 1992 et de réduire son soutien au développement régional. Depuis, chaque nouvelle politique de Québec a progressivement affaibli la mission de coordination globale des acteurs du développement régional : replis sectoriels avec la planification stratégique (1992) ; création des conseils locaux de développement (1998) ; replis locaux avec la mise en oeuvre des CRE (2003) ; non-renouvellement de la mission des CRE avec la LAOVT de 2012 (Loi pour assurer l’occupation et la vitalité des territoires).

De Québec vers Ottawa

Les douloureuses compressions de Québec au regard de toute la somme accordée au développement rural, local et régional totalisent seulement 130 millions de dollars. Alors que DEC a alloué plus du double en cette année 2014 pour financer des initiatives locales et régionales de développement. Déjà évidente auparavant, la différence entre les moyens désormais consentis par Québec et par Ottawa illustre encore davantage aujourd’hui l’appropriation par ce dernier de ce champ d’interventions publiques. Depuis 2014 en réalité, le véritable ministre des régions du Québec s’avère celui de Développement économique Canada. Ministre qui a eu la responsabilité d’allouer près de 3 milliards de dollars dans toutes les régions du Québec en 2009-2010 dans le cadre spécial du plan d’action économique du Canada. Belle visibilité !

Si le réflexe traditionnel des acteurs locaux et régionaux consiste à se tourner vers Québec pour exprimer leurs problèmes, leurs besoins, voire leurs doléances, la question régionale devrait désormais être adressée au gouvernement fédéral. Certes, DEC n’a pas de tribune régionale pour recevoir les idées, les critiques, les opinions, les préférences démocratiquement exprimées.

Mais Québec n’a plus non plus ce genre de forum régional depuis 2014. Existe néanmoins le processus électoral pour soulever les enjeux et les questions. Ce qui signifie que la campagne très actuelle ouvre une fenêtre pertinente pour analyser et commenter non seulement les ressources allouées par le gouvernement fédéral sortant, mais aussi les retombées réelles de ses priorités en matière de développement régional. Nous sommes aussi en droit de demander aux divers partis politiques en compétition ce qu’ils proposent pour le développement régional.

Problèmes régionaux

Puisque l’on cible largement les effets plutôt que les causes, les problèmes régionaux deviennent évidemment nombreux. Les solutions appropriées le sont moins. Généralement, les campagnes électorales permettent de mettre en évidence les besoins en infrastructures et en équipements. Puisqu’un port, un aéroport, une route, un aréna, un chemin de fer, un centre de recherche frappent l’imaginaire des électeurs, les politiciens adorent promettre ce genre de projets. Or, si elles sont certes essentielles, ces infrastructures sont généralement insuffisantes pour développer une région. Car elles n’attirent pas automatiquement les activités économiques, souvent au grand désespoir des électeurs. Ce constat fut vérifié à de nombreuses reprises avec des aéroports démesurés, des ports demeurés sans industrie, des autoroutes qui drainent les lieux de destination plutôt que de les irriguer, des voies ferrées sous-utilisées, des arénas à peu près vides.

Or, le problème fondamental des régions du Canada en général et du Québec en particulier réside dans l’érosion de la richesse créée par des entreprises à sièges sociaux extérieurs qui y fleurissent. Non seulement la richesse générée par l’extraction croissante des ressources naturelles fuit hors des circuits économiques locaux et régionaux (ce qui est un problème régional classique au Canada), mais depuis quelques décennies, cette fuite de richesse s’accroît continuellement, en générant moins de retombées dans les tissus économiques des lieux et milieux où elle est créée. En réalité, les technologies utilisées pour obtenir les nécessaires gains de productivité éliminent les postes de travail dans les entreprises et ainsi les salaires versés dans les économies locales.

Phénomène de délocalisation

La solution largement préconisée concerne la transformation des ressources naturelles en produits finis et semi-finis, dans un esprit de structuration économique. Force est de constater cependant que les transformateurs ne veulent pas ou peu se localiser à proximité des bassins et gisements. Ils préfèrent plutôt une localisation près des grands marchés. Cette préférence est devenue telle que les transformateurs déjà établis en régions illustrent actuellement une nette tendance à sacrer le camp avec leur technologie souvent subventionnée. Ce phénomène de délocalisation affecte aussi, dans une moindre mesure, les régions centrales et métropolitaines.

Que faire ? Il faut poser cette question au grand responsable du développement régional. Celui qui a soutiré les ressources financières transférées à Québec afin de s’approprier lui-même cette mission publique. Puisque la majeure partie du Canada est composée de régions périphériques, la question s’avère cruciale. Est-ce que le modèle actuel d’extraction des ressources naturelles en régions du Québec et du Canada s’avère viable dans le contexte d’une mondialisation plus ou moins contrôlée par nos ententes commerciales internationales ? Poser la question en régions, c’est y répondre.

2 commentaires
  • Daniel Cyr - Abonné 24 août 2015 08 h 19

    Très bonne analyse!

    A la situation des CRÉ (et non CRE dont l'acronyme est déjà utilisé pour Conseil régional de l'Environnement), il faut mentionner que le démantèlement ne fut pas seulement piloté par Québec mais largement facilité par plusieurs élus siégeant directement sur ces Conférences sensées amener une vision plus large de l'occupation du territoire. L'esprit de clocher n'est jamais bien loin au Québec! Il faudrait aussi collectivement prendre conscience que le développement économique n'est qu'une partie de tout ce que représente justement l'occupation du territoire. Si l'arbre cache parfois la forêt comme dit le dicton, la piastre empêche de voir le paysage et beaucoup d'autres choses!

    Ce texte aurait avantage à être republié au cours de cette tttttrrrrrrès et trop longue campagne, idéalement à une "heure de plus grande écoute"! En ce lundi matin de fin août, les regards sont surtout orientés vers le retour des bouchons de circulation annonçant l'imminente « rentrée ».

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 août 2015 13 h 59

    Il faut être patient

    Si nos innocents au pouvoir vont de l'avant avec le potentiel gazier des rives du St-Laurent entre Québec et Montréal, ça prendra pas un siècle pour que les régions se re-peuplent. Quand ce ne sera plus vivable dans ces lieux les gens migreront vers les régions et pas en touristes mais en résidents permanents. Le progrès et la prospérité économique quelles belles inventions des zexperts.