La forteresse Europe

Les conflits au Moyen-Orient, et surtout ceux en Syrie, entraînent avec eux un flot de réfugiés vers les pays les plus riches de l’Europe. À la recherche d’un meilleur avenir, ou le plus souvent d’un espoir de survie, ces milliers d’individus marchent des semaines et des semaines avec leur malheur pour tout bagage. Ils ont tout perdu. Traqués par les gendarmes et leurs chiens, harcelés par des passeurs sans vergogne, ils voient leur itinéraire se terminer par un mur.

En Hongrie, des migrants en provenance de la Syrie ou de l’Afghanistan qui rêvent de l’Allemagne, de l’Autriche ou de la Suède, se voient refoulés par de nouveaux murs sur les 175 kilomètres de la frontière qui séparent la Hongrie de la Serbie. L’événement, à peine signalé par la presse européenne, a été ignoré ici. Le premier ministre, Viktor Orbán, a ordonné la construction, validée le 6 juin par le Parlement hongrois à une large majorité, d’une clôture de fil de fer hérissée de lames. Le gouvernement mobilisa des centaines de soldats pour l’édification de ces barrières de quatre mètres de haut, confectionnées en prison par des détenus.

Parmi les destinations prisées par les migrants du Proche-Orient, on retrouve la Grande-Bretagne. Or ils doivent pour cela passer par Calais, théâtre d’une tragédie humaine répugnante. Depuis le début de l’été, en effet, les Britanniques se considèrent eux aussi comme envahis par les étrangers — du moins, c’est ce qu’aiment raconter leurs tabloïdes préférés, dont certains vont même jusqu’à réclamer l’intervention de l’armée. Cette paranoïa sécuritaire a multiplié la construction de barricades en barbelés, gardées par la police. En deux mois, au moins 10 personnes ont péri dans l’Eurotunnel, au bénéfice des passeurs qui exigent des prix exorbitants en se justifiant par les risques de l’entreprise.

Lorsqu’il n’y a pas de murs, ce sont les mers qui exécutent les basses besognes de l’Europe. Il arrive que les États européens aient peu à faire pour bloquer l’immigration, les conditions terribles de l’exil s’en chargeant. Ainsi, il y a quelques jours, la marine italienne a découvert les corps de dizaines de migrants, morts asphyxiés dans les cales d’une barque de pêche entre la Libye et Lampedusa. Depuis le début de l’année, plus de 2000 migrants ont péri en souhaitant traverser la Méditerranée. Abandonnés, ils voient leurs frêles embarcations dériver ou couler et les plus chanceux qui réussiront à gagner la terre ferme devront lutter pour survivre dans des conditions effarantes.

Responsabilités

On ne le dira jamais assez : les interventions militaires délirantes au cours des 15 dernières années, dont le Canada est lui aussi responsable, ont condamné des pays à accueillir malgré eux des organisations comme l’État islamique, dont on peine à comprendre les raisons de ses succès et encore plus à savoir comment y mettre un terme. Or, puisqu’il faut sévir pour ne pas perdre la face, ce sont les populations civiles qui meurent sous les bombes ; ce sont les mêmes qui écopent des coupes sauvages dans l’aide au développement.

En Europe, on accuse l’extrême droite et les populismes de semer la haine et la zizanie et de créer de manière artificielle la panique dans la population. En dehors de la Hongrie, cette extrême droite a bon dos. Que font les gouvernements européens, en particulier ceux des pays les plus riches, comme l’Allemagne ? La France reconnaît-elle ses responsabilités dans la guerre civile qui n’en finit plus de ravager la Libye ? L’Union européenne, après avoir humilié la Grèce du haut de sa soi-disant rigueur économique, prouve la souplesse de son échine en multipliant les courbettes devant l’OTAN.

Et à qui l’Europe demande-t-elle de payer le poids de ses responsabilités ? À des pays comme la Jordanie, qui abrite à ce jour un demi-million de Syriens, ou comme le Liban, où le nombre d’exilés représente à l’heure actuelle le quart de sa population totale. Il est presque inévitable, dans ces conditions, de voir le Liban s’enflammer à nouveau et devenir le théâtre d’une guerre impitoyable, dont nous sortirons tous perdants.

En quoi cela nous regarde-t-il ? N’avons-nous pas nos propres problèmes ? Cela nous concerne, car nos gouvernements se montrent très peu favorables à l’accueil des réfugiés, malgré de belles paroles en ce sens, multipliées ces derniers jours avec l’afflux d’âneries indissociables de toute campagne électorale.

Qu’on nous entende bien, cette attitude est sans commune mesure avec celle de la Hongrie. Mais les murs poussent dans les esprits des peuples avant de surgir à leurs frontières. Victor Hugo distinguait la souffrance et la misère. Si nous ne pouvons supprimer la première, nous devons détruire la seconde. Nous devons contrecarrer ses chances de gagner en virulence et en extension. Commençons par ouvrir nos yeux, ensuite notre coeur et enfin, il faut l’espérer de toutes nos forces, nos portes.

2 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 août 2015 05 h 04

    Catastrophes

    Combien de films catastrophes ais-je vu déplaçant population et semant malheur ? Les plus populaires sont encore les films de zombies (effet maximal au figuré). Et ses reportages sur les camps de survie qu’on voit pousser dans les pays d’Afrique dévastés par la guerre d’où les gens se sauvent par milliers. Aujourd’hui se déplacement de population s’étant jusqu’en Angleterre en passant par la France. Mais entre la fiction des films et la réalité des reportages il se trouve un élément manquant : La catastrophe. Dans la réalité, il n’y a pas cet élément destructeur venu d’ailleurs, sans contrôle et complètement hors de nos champs de compétences; non… dans la réalité la «catastrophe» est «l’Humain». Dans les films, nous pouvons blâmer autre chose; dans la réalité, nous ne le pouvons pas. Nous souffrons foncièrement d’un grand déficit de «comportement».

    C’est très triste.

    PL

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 août 2015 10 h 59

    Pourquoi toujours cuplabiliser...

    j'étais d'accord avec vous jusqu'à votre paragraphe qui se terminait ainsi:"...dont nous sortons tous perdants."
    Après, vous me perdez...dans un prêchi-prêcha,comme tous les politiciens le font. Vous refusez la seule avenue qui il me semble, serait la meilleure. Une coalition qui s'ingère dans les gouvernances " guerrières, voyous, terroristes, etc"

    Allez... un peu plus d'imagination et culpabilisez ceux qui le devraient être...