Le Québec, champion canadien du bilinguisme sous toutes ses formes

À l’instar de votre chroniqueur Jean-Benoît Nadeau (« La langue des affaires », Le Devoir, 10 août 2015), je me suis toujours opposé à l’équation simpliste voulant que l’anglais soit LA langue des échanges commerciaux avec l’extérieur. On croit devoir absolument faire des affaires en anglais pour vendre un produit ou des services, peu importe la langue du client. On va même jusqu’à laisser entendre que tous les employés d’une entreprise qui exporte doivent parler l’anglais.

Considérant que « tous les bilinguismes » sont utiles, M. Nadeau propose la création d’un « indice du bilinguisme ». Bien que cet indice n’existe pas comme tel, nous ne partons pas de zéro. Dans Les caractéristiques linguistiques de la population du Québec que j’ai analysées et décrites pour l’Office québécois de la langue française (2011), j’ai pu constater une progression généralisée de la connaissance du français, de l’anglais et des langues tierces au cours de la décennie 1996-2006.

En 10 ans, la proportion de Québécois sachant parler le français et l’anglais est passée de 37,8 % à 40,6 %. En ce qui a trait aux langues tierces, la connaissance de l’espagnol a poursuivi sa progression, passant de 191 000 locuteurs en 1996 (2,7 %) à 291 000 en 2006 (3,9 %). C’est d’ailleurs la seule langue tierce qui s’étend à l’ensemble du Québec, soit bien au-delà des communautés hispanophones de la région de Montréal.

Cet ouvrage ne fait pas état de tous les bilinguismes. Essentiellement axé sur le bilinguisme de type « français-anglais » cher au Canada, il néglige tous les cas de bilinguisme impliquant le français et une langue tierce. De même pour ceux qui peuvent s’exprimer en anglais et dans une langue tierce. Enfin, toute personne sachant parler deux langues tierces n’est considérée comme bilingue que si elle parle aussi le français ou l’anglais.

Le bilinguisme en 2011

Tirant profit du dernier recensement canadien et de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 (ENAM), que l’on trouve sur le site Internet de Statistique Canada, j’ai été en mesure de calculer l’indice du bilinguisme suggéré par Jean-Benoît Nadeau. L’ENAM, qui a remplacé le questionnaire détaillé des recensements précédents, permet de compléter le recensement à propos de la connaissance des langues tierces.

Le recensement de 2011 révèle que 51,5 % de la population du Québec était unilingue, 40,8 % parlaient deux langues, et 7,6 % pouvaient être considérés comme trilingues. Au total, 48,4 % des Québécois étaient donc au moins bilingues (en incluant 2 % des répondants qui ont mentionné plus d’une langue maternelle). Ensuite, les données de l’ENAM permettent de trouver, parmi les quatre millions de Québécois considérés comme unilingues, un peu plus de 80 000 personnes qui connaissaient une langue tierce en 2011. Ce qui porte l’importance du bilinguisme — de tous les bilinguismes — à 49,4 % de la population.

Un ajout d’à peine plus de 80 000 personnes pour mesurer tous les types de bilinguisme pourrait décevoir. M. Nadeau n’espérait-il pas un indice atteignant les deux tiers de la population ? Il n’est pas impossible que les refus de répondre à l’ENAM (plus de 22 % !) aient amené une quelconque sous-estimation. Une meilleure explication se trouve plutôt du côté des nombreux bilingues de type « français-anglais » qui connaissent aussi une langue tierce. Parmi ces très nombreux bilingues, l’ENAM permet de calculer que 215 200 personnes savaient aussi s’exprimer dans une langue tierce en 2011. Déjà comptabilisées, on ne saurait les compter en double.

D’aucuns ont déjà fait remarquer l’importance du Québec dans le bilinguisme pancanadien. Or, il en est de même pour le nouvel indice du bilinguisme, car à l’extérieur du Québec, il s’élevait à 33,7 % de la population. C’est près de 16 points de moins qu’au Québec ! Bref, champion du bilinguisme du type « français-anglais » au Canada, le Québec l’est aussi de tous les types de bilinguisme.

5 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2015 06 h 27

    Le bilinguisme canadian:un échec linguistique mais un succès politique

    Le bilinguisme français-anglais, tel que proposé par le projet trudeauiste, est un échec lamentable:hors Québec, c'est une fumisterie! Même au New Brunswick, soi disant bilingue.

    Les bilingues, au sens français-anglais, sont les Québécois et les Francophones.
    Hors Québec, disait Gilles Duceppe, il y a 2 langues officielles: le français et la traduction simultanée".


    Frederic Bastien écrivait, en 2013, dans ces pages : « Le bilinguisme un échec linguistique, un succès politique »
    http://www.ledevoir.com/politique/canada/381858/un

    « Même dans la capitale fédérale le projet de bilinguisme ne fonctionne pas.

    Elle permet(cette politique) de nier le caractère distinct du Québec, ramenant celui-ci au statut d’une province égale aux autres et qui ne saurait avoir plus de pouvoir. Ce succès a été consacré maintes fois, entre autres lors du rapatriement constitutionnel et avec l’échec de l’accord du lac Meech. En cela le bilinguisme a été et continue d’être une très grande réussite.

    Dans une étude publiée en mai dernier, Statistique Canada nous apprenait que le bilinguisme recule au pays. Alors que le pourcentage de personnes bilingues a augmenté de 12,2 % à 17,7 % entre 1961 et 1971, il a connu un recul de 0,2 % dans la décennie qui a suivi. On remarque aussi un désapprentissage du français chez les anglophones. Pas moins de la moitié des jeunes qui maîtrisaient cette langue en 1996 l’avait perdue en 2011. Les auteurs de l’étude s’alarment de ces résultats, tout comme le commissaire aux langues officielles. Ils auraient pu s’inquiéter aussi du recul du français. Sauf que cette situation n’est pas surprenante. Les prémisses qui sous-tendent notre bilinguisme reposent sur des considérations politiques, et ce, au détriment de la réalité historique et sociologique du pays. »

    • Gilles Théberge - Abonné 21 août 2015 11 h 54

      Comme vous dites monsieur Grandchamp «Dans une étude publiée en mai dernier, Statistique Canada nous apprenait que le bilinguisme recule au pays. Alors que le pourcentage de personnes bilingues a augmenté de 12,2 % à 17,7 % entre 1961 et 1971, il a connu un recul de 0,2 % dans la décennie qui a suivi. ».

      Alors vous comprenez pourquoi la pression se fait de plus en plus forte pour que les Québécois francophones deviennent tous bilingues. En fait cela ne peut servir qu'à une chose, tendre vers l'unilinguisme anglais à terme.

      Comme disait quelqu'un parler anglais ce n'est au fond qu'un accomodement pour les anglophones. Et les «nègres blancs», c'est-à-dire les «canadiens français» ne servent au fond qu'à ça.

      Un écrivain québécois écrivait un jour dans ces pages (j'hésite entre deux alors je ne nommerai personne), que le bilinguisme (anglais français) était une maladie mentale venue d'Ottawa.

      Il est dommage au fond que la dimension politique soit si présente dans ce long débat interminable. Parler deux langues voire trois quatre ou plus c'est bien entendu un enrichissement personnel et culturel important. Cela permet non seulement d'échanger mais de saisir une culture différente de la nôtre.

      Le problème dans notre cas il faut quand même l'admettre c'est que c'est en réalité une forme d'asservissement. Parce que de l'autre bord, parler français voire fonctionner en français n'est pas perçu comme étant un enrichissement.

      L'échange est inégal. La valeur attribué au bilinguisme n'est pas partagée.

      Quand aux langues tierces, ici j'ai le sentiment que cela ne sert pas à grand chose. Parce que comme dans le mythe voulant que des affaires se passe essentiellement en anglais, à quoi sert-il de parler Grec, Turc ou Javanais?

      Même en Chine, il n'y a pas une enseigne apposée sur un bâtiment important qui ne soit pas accompagnée d'une traduction anglaise...

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 août 2015 11 h 25

    Vrai que de plus en plus de Québécois parlent l'espagnol

    Il y a de plus en plus de Québécois trilingues:français-anglais-espagnol.

    Cela s'explique par:

    1-l'accord de libre échange avec le Mexique et les USA:ALENA. Pour faire des affaires, il faut parler l'espagnol.

    2- le fait que beaucoup de Québécois vont en vacances à Cuba et dans d'autres pays latinos.

    3-beaucoup de travailleurs du Mexique et du Costa Rica viennent travailler ici, avec un permis de travail: en agriculture, en horticulture, en soudure. Ce qui oblige l'entourage à s'initier à l'espagnol.

    4-De 2000 à 2010 environ, le Québec a reçu beaucoup de réfugiés Colombiens. Cela qui a incité beaucoup de Québécois à aller à la rencontre de ceux-ci en apprenant l'espagnol: ce fut mon cas! En passant, ce fut une belle immigration: la majorité de ces gens-là sont bien intégrés et ne sont plus sur l'aide sociale.....et ne demandent pas de ne pas rire de leur religion :)

  • Yann Ménard - Inscrit 21 août 2015 18 h 00

    Dans toute situation où on peut parler du bilinguisme canadien, il faut réaliser que ce sont toujours les seuls mêmes qui sont bilingues, soit les francophones. J'ai travaillé longtemps dans une école "bilingue" de Montréal qui accueillait des élèves francophones et anglophones, chacun devant bien sûr apprendre l'autre langue. Or, année après année, force était de constater que parmi les finissants, seuls les francophones étaient réellement bilingues au bout du processus. Quand la volonté n'y est pas...

  • Serge Morin - Inscrit 21 août 2015 22 h 30

    Comment dit-on beacon en anglais ?