La traversée des grandes découvertes

L’école, c’est bien plus qu’un simple lieu de formation: c’est l’endroit par excellence où se font des rencontres profondément transformatrices.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’école, c’est bien plus qu’un simple lieu de formation: c’est l’endroit par excellence où se font des rencontres profondément transformatrices.

Dans les sociétés développées, où la fréquentation scolaire est obligatoire pour tous les enfants et les adolescents, le retour en classe de la fin de l’été est un moment extrêmement important et sensible. Des émotions et des sentiments fort contradictoires peuvent lui être associés. Mais dans tous les cas, des enjeux fondamentaux sont à l’oeuvre. C’est que, plus personne ne l’ignore, les succès ou les échecs scolaires détermineront en grande partie la qualité de l’avenir de toute personne.

Mais l’école, c’est bien plus qu’un simple lieu de formation : c’est un milieu de vie ; c’est l’endroit par excellence où se font des rencontres profondément transformatrices. Car au contact des savoirs disciplinaires et par l’intermédiaire des médiations humaines et pédagogiques qui les rendent accessibles, les élèves sont amenés à modifier leur vision du monde et à se construire une identité personnelle leur permettant de devenir de plus en plus autonomes et responsables.

L’école publique devrait être le lieu d’une perpétuelle émancipation individuelle et collective. Émancipation individuelle, car tout apprentissage est appel à l’exercice d’une liberté plus grande. Émancipation collective, car seul un attachement indéfectible à la poursuite du bien commun, de l’égalité et de la justice est garant de la préservation de la liberté d’agir et de prospérer de chaque citoyen et citoyenne, et de son corollaire absolu, le droit à une assistance pleine et entière dans le cas d’une situation de faiblesse ou d’incapacité. On l’aura vite compris, nous sommes encore très loin de ce noble idéal. Voilà une raison de plus pour se retrousser les manches.

Oser rêver

 

Maintenant, il m’apparaît essentiel d’apprendre à chaque enfant à ne pas renoncer à la part de rêve qu’il porte en lui ou en elle. Parce que sans la force des désirs qui portent ces rêves, les défis à relever deviennent des montagnes infranchissables. Je ne connais rien de plus triste et déprimant que ces enfants — et ils sont malheureusement trop nombreux — aux regards éteints et à la mine renfrognée qui fuient tout effort, convaincus d’avance que cela ne donne rien. Notre rôle, celui des enseignants et enseignantes, mais également celui des parents et de la société tout entière, est de les forcer à quitter cette torpeur morbide dans laquelle ils risquent de s’enfoncer.

Renouer avec sa part de rêve, c’est se donner les moyens d’avancer, de participer avec enthousiasme à cette aventure fabuleuse qu’est la vie. Il faut rêver, aimer et vouloir être aimé — avec tous les risques de se tromper et de souffrir que cela comporte — pour être en mesure de s’engager à fond et de relever avec brio les exigences d’une vraie formation scolaire, une formation faisant de vous une citoyenne ou un citoyen éclairé, capable de contribuer par ses talents, ses compétences et ses savoirs à l’avancement de sa société.

Quand je sens venir la fin des vacances d’été, je deviens songeur. J’aime alors à me rendre près du ruisseau qui passe non loin de chez moi. Et là, m’assoyant sur la roche, je me laisse bercer par le chant de l’eau qui coule. Je regarde mon ruisseau et je suis fasciné par la douceur obstinée du mouvement fragile, mais incessant de cette eau qui témoigne du temps qui passe et fuit inlassablement. Quelle merveilleuse leçon de sagesse… et de tendresse aussi ! C’est à ce ruisseau que je confie mes rêves et mes espoirs du début de chaque nouvelle année scolaire. Voilà ce que je lui ai dit aujourd’hui.

Je me vois comme un capitaine de bateau. Mes élèves seront des matelots placés sous mes ordres. Mais mon pouvoir est d’abord et avant tout une affaire de responsabilité. Je dois veiller à la bonne marche des choses, m’assurer qu’à l’autre bout de la traversée — à la fin de l’année scolaire — chaque élève a trouvé son compte, qu’il ou elle a fait des découvertes qui l’aideront à grandir et à aller plus loin. Bon, ces choses paraissent simples, presque simplistes, mais toute la difficulté est dans leur réalisation au quotidien, dans la classe. Car les distractions multiples de toutes provenances et les bruits de l’insignifiance satisfaite ne manqueront pas de nous faire obstacle. Nous devrons tenir bon et maintenir le cap, contre vents et marées.

Toujours assis au bord de mon ruisseau, j’ouvre un recueil de poèmes d’un de mes poètes québécois préférés, Roland Giguère, et je lis — je murmure entre mes lèvres — les vers suivants : « et pour continuer à vivre/dans nos solitaires et silencieuses cellules/nous commencions d’inventer un monde/avec les formes et les couleurs/que nous lui avions rêvées. » (L’âge de la parole, Éditions de l’Hexagone, 1965) Oui, c’est ça ! Ces vers seront pour moi un viatique me soutenant au milieu des épreuves de l’année scolaire à venir. Oui ! Mes élèves et moi, nous nous embarquerons pour le plus beau et le plus grand des voyages, celui au bout duquel on découvre tous les possibles que nous ignorions, mais qui dormaient pourtant au fond de nous, attendant patiemment qu’on les éveille.

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