PKP, entre dénégation et insouciance

Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau

Dans sa réplique à notre lettre ouverte du 14 août, M. Pierre Karl Péladeau félicite les auteurs et les soixante cosignataires pour « leur sincère préoccupation et leur sensibilité très profonde pour la protection et le développement de cette grande richesse collective que constituent notre culture et notre héritage » (Le Devoir, 15 août 2015). Il dénie toutefois sa responsabilité quant au sort que connaissent les éditions de l’Hexagone, dont la situation précaire date pourtant d’avant son élection à titre de chef du Parti québécois et exonère de tout blâme l’actuelle équipe de direction. « Je ne suis plus à la direction de Québecor, écrit-il, les dirigeants du Groupe Livre de Québecor sont des gens aussi responsables que passionnés de leur travail, ainsi que d’admirables amoureux de la littérature. »

Il conclut sa réponse en s’avouant « surpris de l’accusation de mercantilisme » dont il fait l’objet, alors que « son entreprise, dit-il, s’est toujours comportée de façon à mieux soutenir la culture ».

Est-ce que réduire la production littéraire de 14 à 4 titres annuels, comme ce sera le cas pour l’année qui vient, reflète vraiment une « admirable passion pour la littérature » de la part des dirigeants du groupe ? Limoger sans préavis une directrice littéraire et la plupart de ses conseillers, tous à la pige depuis de nombreuses années, constitue-t-il une marque d’attachement indéfectible au milieu littéraire et à ses artisans ? Non, bien sûr : l’Hexagone obéit au principe d’austérité si répandu dans le monde néolibéral d’aujourd’hui, selon lequel c’est en coupant, non pas en investissant, qu’on favorise le développement.

Le groupe Québecor traite la maison d’édition l’Hexagone comme l’Union européenne n’a cessé de traiter la Grèce : on lui demande de « se redresser » tout en la « mettant à genoux », la privant de tous les moyens qui puissent favoriser sa croissance… le seul but étant qu’elle paie ses créanciers, sans aucun horizon viable d’enrichissement et d’épanouissement.

Reporter de saison en saison la publication de manuscrits qui ont pourtant été acceptés par toute la chaîne de décision, au profit de parutions hâtives et improvisées, imposées de manière unilatérale par les administrateurs, qui cherchent désespérément le coup médiatique le plus spectaculaire, rentable sur-le-champ, représente-il vraiment la meilleure stratégie de développement pour une maison d’édition qui a toujours évolué dans la patience, l’exigence, la transparence, la collégialité et la solidarité ? Et cela depuis Gaston Miron jusqu’à Jean-Yves Soucy en passant par Alain Horic, Jean Royer et Jean-François Nadeau, qui ont toujours su faire preuve, malgré les crises passagères qui ont secoué la maison, d’un esprit démocratique et d’un sens de la qualité littéraire qui ont assuré à l’Hexagone les grandes réalisations qu’on lui connaît depuis plus de soixante ans.

Pourquoi agir ainsi?

Beaucoup de questions ont été posées aux dirigeants du Groupe Livre de Québecor, en qui M. Péladeau place toute sa confiance, et elles n’ont jamais reçu de réponse : pourquoi l’Hexagone ne participe-t-elle plus au Marché de la poésie de Paris depuis trois ans et pourquoi n’a-t-elle fait qu’une demi-présence à celui de Montréal cette année, alors que c’est là un outil de diffusion, de promotion ou de mise en circulation des livres parmi les plus importants ? Quels sont les événements littéraires auxquels l’Hexagone participe pour faire connaître ses auteurs et sa production ? Comment les subventions reçues sont-elles utilisées pour favoriser la création et la diffusion d’oeuvres littéraires de qualité ? Bien d’autres questions encore ont été soulevées par les auteurs et les artisans de l’Hexagone, que M. Péladeau dit apprécier grandement, tout en feignant de ne pas comprendre leurs préoccupations profondes, en donnant carte blanche aux décideurs actuels du groupe.

Nous savons bien que M. Péladeau a dû mettre en veilleuse son pouvoir de décision — c’est pourquoi nous avons aussi adressé notre lettre à M. Pierre Dion, chef de la direction de Québecor, et à M. Martin Balthazar, vice-président à l’édition chez Québecor pour le Groupe Ville-Marie Littérature —, et nous sommes conscients qu’il ne peut s’immiscer directement dans les opérations financières et administratives de son entreprise, mais nous estimons qu’il y a un devoir d’ingérence qui touche tout citoyen quand un bien public est attaqué et menacé, comme ce fut le cas il n’y a pas longtemps pour la Bibliothèque Saint-Sulpice, sur le sort de laquelle le milieu culturel a pu alerter l’opinion publique et attirer l’attention de la ministre de la Culture, Mme Hélène David — à qui notre lettre a aussi été envoyée —, dont la grande sensibilité aux enjeux culturels a permis que le dossier soit traité avec diligence et responsabilité.

C’est ce que nous attendons aussi de M. Péladeau et des responsables du Groupe Livre de Québecor, qui sont dorénavant au fait de nos inquiétudes et de nos doléances et qui prendront sans doute les mesures nécessaires à la relance de cette maison d’édition si chère au coeur des Québécois, dont l’histoire s’est en grande partie écrite sous la plume des auteurs qui y ont publié… Parmi lesquels se trouvent la plupart des signataires de notre lettre, des artisans de la première heure comme Olivier Marchand (coauteur, avec Gaston Miron, du premier livre paru en 1953), Fernand Ouellette, Yves Préfontaine, Paul Chamberland ou Nicole Brossard, jusqu’aux jeunes auteurs tels Judy Quinn, July Giguère, David Jasmin Barrière ou Simon Dumas, qui permettent de perpétuer la tradition de l’innovation à laquelle l’Hexagone a toujours souscrit.

La liste des cosignataires de notre lettre du 14 août n’a pu être publiée dans les pages du Devoir, mais le lecteur pourra en prendre connaissance sur Internet ; qu’il suffise de mentionner qu’elle comporte les noms de plusieurs lauréats du prix Athanase-David et de nombreux membres de l’Académie des lettres du Québec, comme Denise Desautels, Pierre Nepveu, Robert Lalonde, Louise Dupré, Rober Racine, Hélène Dorion, Émile Martel, Lise Gauvin, Naïm Kattan, Paul Chanel Malenfant et tant d’autres, de tous les genres, styles et générations, qui ont à coeur la survie et la relance de l’Hexagone et prennent très au sérieux la démarche que nous avons entreprise. Aucun d’entre eux ne se contentera de voeux pieux ni du statu quo : tous s’attendent à ce que les responsables actuels du groupe Québecor prennent les mesures pour manifester concrètement, selon les souhaits de M. Péladeau, leur « admirable amour pour la littérature »

*Pierre Ouellet, écrivain, membre de l’Académie des lettres du Québec et professeur titulaire à l’UQAM ; Danielle Fournier, écrivaine, directrice littéraire et membre de l’Académie des lettres du Québec ; Jean Royer, poète, critique, membre de l’Académie des lettres du Québec, Prix Athanase-David et ex-directeur de l’Hexagone ; France Théoret, écrivaine et Prix Athanase-David ; Louise Marois, poète, artiste et graphiste ; Francis Catalano, écrivain, traducteur, Prix Québecor du 27e FIPTR et Prix John-Glassco de traduction.

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6 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 août 2015 05 h 40

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    Mais qu'est-ce que vous demandez à M. Péladeau qui n'est même pas «au pouvoir» ? De s'ingérer dans le dossier ? Et que ferez-vous après ? Le blâmer pour ingérence politique ?

    Y a t'y queuqu'un que vous croyez qui ne vous voient pas venir gros comme un Avion ?

    À moins que vous pensiez exactement ce que vous dites. Dans ce cas-là, si j'étais à la tête de cet organisme, je ne vous publierais pas moi non plus. Allez refaire vos devoirs sur la «politique».

    N’importe lequel chasseur vous le dira : -Pour la chasse à l’ours, il est préférable de «camoufler» le piège.

    Si ce rappel est le mieux que vous puissiez faire, je prédis que vous reviendrez «bredouille».

    PL

    • René Bolduc - Abonné 19 août 2015 09 h 21

      Quebecor (propriété de M. Péladeau) est le propriétaire des Éditions L'Héxagone.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 août 2015 13 h 59

      «M. Péladeau est le propriétaire des Éditions L'Héxagone.»
      Qu'est-ce que ça change ? Il n'a plus le droit de s'impliquer depuis qu'il est chef du PQ; il ne le fait pas, c'est tout. Qu'est-ce qui est si compliqué là-dedans qui passe par dessus la tête d'Auteurs de bouquins ?

      Je ne sais pas «écrire» mais je sais lire.

      PL

  • Gilles Théberge - Abonné 19 août 2015 10 h 25

    Pour qui roulez-vous?

    Que voulez-vous qu'il fasse au juste? Comme dit monsieur Lefebvre plus haut, s'il intervient ça veut dire qu'il gère l'entreprise. S'il ne fait rien il a tort de ne rien faire. Les Étrusques appelaient ça un «catch22».

    Est-ce que vous cherchez à tout prix à étayer la thèse du clergé journalistique qui n'en finit plus de chercher de l'eau bénite pour tenter de repousser l'homme au conflit d'intérêt. Une évidence pour eux. Pour eux...

    Si je savais bien écrire sans doute écrirais-je. Comme ce n'est pas le cas, je me contente de lire. Étrangement je n'ai jamais lu un de vos livres. C'est sans doute la faute à PKP!

    Et puis, qu'est-ce qui va mal au Québec et dont PKP n'est pas la cause, dites-le moi...?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 19 août 2015 14 h 24

      Bien répondu m. Théberge...et de même, à m. Lefebvre(commentaire plus haut) Je ne connais aucun des co-signataires mais j'y vois une hargne venant surtout de personnes "toutes tant absorbées" par leurs revendications qu'elles n'y voient rien d'autre...Après moi, le néant !

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 août 2015 07 h 33

      Ma chère madame, si nous considérons que ces Auteurs ne sont pas «connus», il semble que le néant soit «maintenant» pour eux.

      PL