Les experts: entre méfiance et dépendance

L'appel à l’expert occupe une place croissante dans nos sociétés. Or celles-ci sont tenaillées entre la méfiance et la dépendance envers cette même expertise.

D’un côté, des pans non négligeables de la société refusent des consensus scientifiques forts, comme la sécurité de la vaccination ou les causes anthropiques des changements climatiques. Au-delà de ces sceptiques, plusieurs doutent de l’assurance technocratique des communautés d’experts à la suite de certains de leurs échecs retentissants, comme l’accident nucléaire de Fukushima et leur incapacité de prédire la crise financière de 2008.

De l’autre côté, la complexité des prises de décision a augmenté notre dépendance à l’expert. La croissance phénoménale des activités de recherche et de diffusion de cette recherche ayant généré un raz de marée de connaissances, un individu, aussi motivé soit-il, ne peut plus prétendre maîtriser l’ensemble des connaissances sur le monde.

La quantité et la diversité des savoirs ont forcé nos sociétés à effectuer une division du travail épistémique à un niveau jamais vu dans l’histoire humaine. Nos décisions personnelles et collectives vont ainsi chercher plus que jamais leur justification dans le témoignage d’experts ou de groupes d’experts.

Reconnaître un expert

L’expertise est intimement liée au savoir : un expert sait davantage sur un domaine que le profane. Dans cette première composante de l’expertise, il y a un aspect comparatif — la distinction entre expert et profane — et une restriction de la supériorité de l’expert à un domaine relativement précis : l’expert ne sait pas plus en général, il sait plus dans son domaine.

Deuxièmement, l’expert est reconnu socialement. Quelqu’un peut prétendre connaître les effets neurologiques des champs électromagnétiques, mais il ne sera expert que s’il est socialement reconnu comme spécialiste du sujet. L’expert n’existe que dans une relation de reconnaissance de son expertise. Les processus de reconnaissance varient d’un contexte à un autre : le diplôme universitaire semble suffisant dans certains contextes, mais, dans d’autres, il faut faire partie de l’ordre professionnel pertinent et, pour l’expert-chercheur, il faut être reconnu par ses pairs.

Finalement, l’expert est appelé à mobiliser son savoir dans le but d’aider à la prise de décision. Ici se profile l’aspect le plus sensible de l’expertise. L’entomologiste n’est pas totalement un expert lorsqu’il nous décrit le monde fabuleux des insectes afin d’assouvir notre curiosité ; il le devient s’il se prononce sur la probabilité qu’une espèce indésirable atteigne notre territoire. Les agriculteurs concernés pourront ainsi utiliser cet avis dans leurs prises de décision. Il convient donc de distinguer le chercheur et l’expert. Même si la plupart des experts sont des chercheurs, ce ne sont pas tous les chercheurs qui sont reconnus et agissent comme des experts.

Frontières

Les processus sociaux de reconnaissance de l’expertise (diplôme, affiliation institutionnelle, prix de reconnaissance, utilisation par les médias ou les décideurs, etc.) agissent comme moyens indirects et imparfaits pour signaler aux profanes qui croire ou du moins qui écouter. Malheureusement, la reconnaissance sociale n’est pas toujours un bon guide. De fait, les frontières du domaine d’expertise sont souvent floues.

Un ingénieur mécanique et un économiste ne seront pas des sources fiables sur l’ensemble des questions concernant, respectivement, des mouvements de corps et des processus économiques. De plus, bien des questions ne sont pas à la portée des experts mêmes du domaine. Est-ce que notre petite voiture résistera au voyage aller-retour jusqu’à Percé ? À quand la prochaine crise financière ? À ces questions, et à d’autres plus subtiles, la demande faite aux experts d’une réponse nette et sans équivoque est exagérée.

Il y a une diversité de processus de reconnaissance de l’expertise, certains ne respectant manifestement pas un principe de base pour valider une source d’information : il faut que cette source — que ce soit un instrument (par exemple un thermomètre) ou un individu — soit soumise à des tests rigoureux afin d’établir sa fiabilité. Par exemple, la fréquence de mobilisation d’un expert n’assure pas la justesse de ses avis.

Dans le processus de diffusion, un avis prendra souvent une forme extrêmement simplifiée — par exemple, « les compteurs intelligents ne sont pas dangereux » ou « la Grèce doit devenir plus compétitive ». Des profanes avides de croire, ou de manipuler, pourront réutiliser cet avis sous forme simplifiée, embrouillant le processus décisionnel.

L’expert et le profane doivent se questionner sur la nature exacte de leur relation. Au premier abord, on pourrait croire qu’elle se résume ainsi : le profane questionne, l’expert répond. Cependant, souvent, la question du profane arrive semi-formée et l’expert la complète à partir de sa propre lecture du monde. On pourra, par exemple, lui demander de se prononcer sur les bienfaits de l’exercice sur la santé. L’expert offrira une nouvelle question distinguant les effets de la course à pied sur les articulations, sur le système cardiovasculaire et sur la santé mentale. Si les profanes semblent formuler les questions, les experts fournissent des concepts pour penser l’enjeu et sélectionnent dans l’océan des faits et des modèles ceux qui, selon eux, devraient être considérés.

Émerge donc un nouveau contrat épistémique : une relation expert-profane saine exige un investissement moral et intellectuel de tous les partis.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages d’un des derniers numéros de leur publication. Cette semaine, un extrait du numéro d’avril de Découvrir, le magazine de l’Acfas.
9 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 août 2015 06 h 40

    … je … !

    « une relation expert-profane saine exige un investissement moral et intellectuel de tous les partis. » (Frédéric Bouchard, François Claveau, profs Philo/Éthique, UMTL, US)

    De cette citation, cette douceur :

    Si l’expert est cette personne qui connait de savoir, le profane, quant à lui, sait d’expérience !

    Entre les deux ou maintenant (A) …

    … je … ! - 18 août 2015 –

    A : https://www.youtube.com/watch?v=orDR4JA91F4

  • Richard Bérubé - Inscrit 18 août 2015 06 h 50

    Ouin! le nouveau leitmotiv écoutez l'expert!!!

    Dans leur premier paragraphe les deux experts citent deux exemples déjà très contreversés soit la vaccination et les changements climatiques. On doute de la sécurité des vaccins utilisés dans le tiers-monde car certains poisons seraient liés dans les mêmes vaccins(mercure et autres) et qui auraient un tout autre but que de sauver des vies, et la thérorie des changements climatiques est de plus en plus dénigrée par le monde scientifique et écologique....(thérorie inventée par Aurélio Peccei fondateur du Club de Rome, pour rassembler le monde envers un but commun et créer une nouvelle taxe, en fait noyer le poisson). Et parlons-en des crises économiques créés de toutes pièce par les banquiers pour tout contrôler.

    En fait dans le Projet onusien pour le dévelopement durable (Agenda 21) en éducation un des commandements enseignés aux jeunes est précisément d'écouter les experts, et de ne pas questionner ce que ces derniers disent....moi j'ai de grands doutes sur les dires des experts...premièrement qui paie l'expert, pour qui travaille t'il...quel est le but de son témoignage, quelles sont ses propres visions, etc.

    Moi je regarde le monde allé, et je me méfie de plus en plus de ces experts...plus personne ne semble plus être capable de penser maintenant, pas capable de ce faire une idée tout seul, ça prend un expert...aux nouvelles ça prend un expert, en cour ça prend un expert sur tout, peut-être qui si il y avait justement moins d'experts on s'en sortirait mieux...comme dans ce texte, les auteurs utilisent un language plus sophistiqué snob, que le commun des mortels ne comprendra peu ou pas, essayant ainsi de se distancer du ''profane''. Moi messieurs j'ai écouté les soit disant experts, pour réaliser plus tard qu'on essayait de nous remplir...vous vous rappeler les experts sur les bombardements aux gas mortels en Syrie, et bien c'étaient les rebelles et Obama s'était peinturé dans le coin...Poutine l'a sorti du trou..Ah les experts...

    • Jean-François Trottier - Abonné 18 août 2015 09 h 51

      C'est tout-à-fait raisonnable de se méfier des experts. En fait MM. Bouchard et Claveau nous le laissent entendre clairement.

      Le sens critique est essentiel chaque fois qu'on écoute un personne... mais encore faut-il l'écouter avec un minimum de bonne foi.

      Écouter veut dire aussi comprendre ce qui est en jeu, donc suivre un raisonnement, voir ce qui se suit bien mais aussi noter les trous ou le manque de logique.

      Puis, autant que possible vérifier les prémisses et les données, ce qui est souvent ardu. Reste ensuite la crédibilité de l'expert, qui normalement doit être vérifiée par ses pairs. Le sens critique ne veut pas dire rejeter d'emblée mais le contraire.

      Au passage, au sujet de la Syrie, Poutine a plus d'intérêts stratégiques et politiques que quiconque dans ce pays. Obama et Poutine sont des politiciens, pas des experts. Le sens critique doit aller dans tous les sens en politique parce nous avons affaire à des manipulateurs professionels.

  • Richard Bérubé - Inscrit 18 août 2015 07 h 17

    Pour quel usage, tout dépend de cela!

    Oui sur des sujets très précis, oui la roue est tonde, en ingénierie, de droit, en médecine, en fait sur du tangible, mais pas sur des opinions, st surtout pas sur des sujets contreversés....car il ne faut surtout pas oublier que les experts sont très sensibles et allergiques à se prononcer contre la vérité scientifique, la vérité du millieu...et on ne veut surtout pas savoir ses opinions personnels seulement si nécessaire son opinion scientifique ou d'expertise. Lorsqu'il s'agit de commenter des nouvelles supposément officielles, rare sont les experts qui iront à l'encontre de l'officialité de la nouvelle...ex: hier les troupes d'Assad ont bombardées avec des gas mortels...hier Assad était le salaud mais dans un mois on dira peut-être et bien c'étaient des avions occidentaux arborant les couleurs de la Syrie, et les experts se seront fourvoyés encore une fois...comme 9/11..alors faites-vous votre propre idée...des fois c'est bon d'autres fois à fuir comme la peste...

  • Jean-François Trottier - Abonné 18 août 2015 07 h 33

    et pour ce faire...

    La seule façon de faciliter la compréhension entre le profane et l'expert est l'éducation, sous plusieurs formes.

    L'expert ne peut, chaque fois qu'une question se pose, revenir tout le temps aux fondements de ses connaissances et réexpliquer perpétuellement ses bases. Pour y arriver, il est nécessaire d'avoir des communicateurs amplement formés qui savent vulgariser sans tomber dans la facilité, tout en respectant parfaitement le point de vue du spécialiste.

    Le profane doit être en mesure de comprendre les implications de ce qui est en jeu, non seulement sur une question mais aussi sur la majorité de ce qui y touche. Il doit être en mesure de déjouer les pièges du discours, les omissions s'il y a lieu et si possible, les erreurs de logiques et les appels aux sentiments qui parfois débordent de ce que dit l'expert.

    Les experts sont nécessaires et important, mais ils sont humains. De plus, nous l'avons vu encore il y a peu avec le sucre, certains sont payés par des intérêts très mercantiles. Puisque ça arrive...

    Seul le système d'éducation peut assurer une base de formation en ce sens. S'en remettre au bon vouloir des parents ou aux goûts de chaque personne est une démission de notre rôle collectif.

    Je me souviens avoir entendu parler de sophismes pour la première fois... au primaire! Le prof n'était pas entré dans le détail mas il nous avait donné plusieurs exemples. En effet, c'était hors-programme et ça fait très longtemps. Dois-ja ajouter que le prof était intéressant parce qu'intéressé par la matière? En outre, il ne nous prenait pas pour des imbéciles.

    L'immense majorité de la classe avait saisi, j'en suis persuadé selon le degré d'activité dans la classe à ce moment.

    Les enfants sont terriblement brillants, ils comprennent tout à la condition que l'on cesse de les traiter comme des idiots. Il serait temps de'écouter un peu moins les pédagogues qui veulent tout rendre facile et de pousser les profs à l'initiative. Ce sont eux, les experts!

  • Raymond Labelle - Abonné 18 août 2015 10 h 16

    L'important: que le profane garde son esprit critique.

    Exemple. La majorité des experts (mais pas tous!) affirmaient que Michaëlle Jean n'avait pas le choix que d'accepter la prorogation de Harper en 2008 pour empêcher la tenue d'un vote de non-confiance. Le gouvernement Harper était alors minoritaire.

    Or, quand un expert était interviewé, pas un journaliste ou analyste politique pour le confronter: vous enseignez que l'exécutif doit répondre devant le Parlement (responsabilité ministérielle), vous enseignez le principe de la souveraineté du Parlement: or cette prorogation n'en est pas une de routine et s'est faite contre la volonté du Parlement - enseignez-vous des carabistouilles?

    Les journalistes et chroniqueurs se sont soumis aux avis des experts comme si c'était la vérité, sans leur poser cette objection. Et il est devenu avis courant que c'était un fait: la gouverneure générale était obligée d'accepter.

    - Pendant des décennies, des experts à la solde des compagnies de cigarettes répandaient des avis favorables à ces compagnies (semer le doute sur les recherches, « pas prouvé »).

    - Pendant des décennies, le corps médical recommandait l'hystérectomie de façon systématique aux femmes de plus de 50 ans.

    - Des économistes ont justifié des mesures qui ont tué l'économie dans plusieurs pays, par exemple par le FMI, qui l'a plus tard reconnu.

    Enfin, on pourrait multiplier les exemples (électrochocs, lobotomies, thalidomide...)

    Le profane ne doit pas se laisser intimider et garder l'esprit critique. Chercher lui-même dans la vulgarisation et ne pas réprimer les questions qui émergent en lui.