«Anglaisement» tous azimuts

Dans les bibliothèques plus qu’ailleurs, le français doit être écrit correctement.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans les bibliothèques plus qu’ailleurs, le français doit être écrit correctement.

Lettre ouverte au directorat de la Bibliothèque de Québec et à sa directrice en particulier, Madame Marie-Claire Lévesque

Je constate de plus en plus souvent que les personnes qui rédigent les notices de films au sein du catalogue de la Bibliothèque de Québec révèlent une langue, disons, approximative. Et ce, en dépit de la grande simplicité de la tâche (quand il ne s’agit pas de la banale ressaisie du descriptif apparaissant sur la jaquette).

Je décline sur-le-champ deux illustrations, qui me tombent sous les yeux à l’instant même dans le cadre d’une recherche ponctuelle.

Entrée : Histoire vraie : […] Longo lui propose de raconter sa version des faits en exclusivité en échange que [!?!] Finkel lui apprenne à écrire comme un écrivain […]

Entrée : La dame en or : […] En compagnie d’un jeune avocat dont les descendants [!?! : contresens complet dans le contexte] ont également souffert pendant la Seconde Guerre […]

Les « [!?!] » sont de mon cru. Et le reste est à l’avenant. Hélas. Car si j’étais pointilleux, ma foi, je m’attarderais à la syntaxe, à la pauvreté du vocabulaire, aux imprécisions diverses, etc.

Je crois, admettons-le de bon gré, que ça se passe de plus amples commentaires.

Un exploit

Cela étant, j’ai bien conscience que la maîtrise simplement « correcte » de la langue française, au Québec, participe désormais de l’exploit : on réclame l’apprentissage de l’anglais dès la première année du cursus scolaire (Thank so lot, Mr Charest), alors que les diplômés universitaires (en cela plus victimes, d’ailleurs, que responsables) sont en majorité (en majorité, je dis bien) incapables — toutes disciplines confondues (les « sortants » de communication, de journalisme, de littérature… française, de philosophie et… des sciences de l’éducation (!) n’y échappant nullement au passage, bien au contraire) — de faire preuve d’une maîtrise plus que minimale de notre propre langue.

En clair : On « produit » — à coûts de milliards — des doctorats pour analphabètes. Appelons-les les doctoriens.

Le gâchis

Reste que la reconduction d’un pareil gâchis collectif m’apparaît singulièrement scandaleuse au sein d’une institution de la nature du vénérable Institut canadien (dénomination qui autrefois revêtait un sens tout autre que celui qui pourrait, malencontreusement, mais non sans raison, lui être accolé en notre temps). Institut mandaté par la Cité, comme on sait, dans le dessein de procéder à l’organisation générale de ladite Bibliothèque.

Déjà que… les acquisitions en section Films non français à l’origine, massivement états-uniens (et ne parlons pas des disques audionumériques, ou CD, catégorie dans laquelle la langue française fait figure d’enfant chétif et totalement démuni ; voire, le créneau de l’apprentissage des langues étrangères sur supports numériques bilingues… anglais mandarin et al. Quelle trouvaille extraordinaire, n’est-ce pas : assimiler une langue étrangère par l’entremise d’une… langue seconde ! Un aller simple Québec — Trois-Rivières via New Orleans, quoi), ne sont plus accessibles, pour la plupart, depuis quelques années (et cela en parfaite contravention à la législation de la Charte de la langue française), dans la langue officielle du Québec (tout au plus, dans le meilleur des cas, ces films sont-ils à l’occasion — à l’occasion, dis-je — sous-titrés en français).

À croire qu’il a été décrété formellement, et le plus sciemment qui soit, au sein de cette institution culturelle de la capitale française de toutes les Amériques, actuellement sous administration de monsieur le maire Régis Labeaume, que la Bibliothèque de Québec doit accorder impérativement une très large part de son budget (livres compris) — budget par ailleurs impressionnant (ce dont, en soi, je me réjouirais fort s’il était administré de manière autrement plus éclairée) — à angliciser systématiquement son fonds.

Et ses usagers, par voie de conséquence. Question de pure logique déductive.

La Bibliothèque de Québec, émule de la McGill University Library ? Aux frais des citoyens contribuables du pays de Félix Leclerc et de René Lévesque. Bien entendu.

Bref, ce n’est pas Madame Louise Beaudoin, on s’en doute un peu, naguère ministre de la Culture et responsable de la Charte de la langue française, qui aurait accepté passivement, et sans sourciller, une gabegie suicidaire pareille. Laquelle s’infiltre désormais, on le voit, jusque dans nos plus prestigieuses institutions culturelles.

Mais comment s’étonner de ce « phénomène » québécois généralisé d’automutilation (jusqu’à ce que mort s’ensuive… ?), lorsque l’individu qui nous fait office de chef d’État constitue à lui seul la réincarnation combinée d’Elvis Gratton et de Philippe… Pétain ?

Et notre belle radio poubelle locale — ô combien « locale » — qui, ce faisant, se tape frénétiquement les mains de plaisir.

Après tout, avec des doctoriens n’est-il pas plus aisé de se fabriquer en douce un peuple, un tout petit peuple.

De Canadians

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14 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 17 août 2015 04 h 43

    Si je suis d'accord avec vous concernant le piètre état de la langue écrite de façon générale, en revanche, désolé de dégonfler votre analyse quebeco-centriste, mais le phénomène est quand même un peu généralisé. En France, aux États Unis, en Allemagne. Même combat.
    Peut être avez vous quand même dû fouiller longtemps pour trouver à illustrer votre propos, les notices de films du catalogue de la bibliothèque sont quand même un sujet assez pointu vous en conviendrez, d'autant plus que les exemples que vous citez pourraient etre améliorés, mais n'est quand même pas la fin du monde. On est loin du "made in Turkey. Fait en dinde". Avouez. Mais d'accord avec vous, encore une fois, si l'on peut faire mieux, et c'est plutôt facile dans ce cas précis, merci de le souligner aux instances.
    Mais encore, voici un argument "c'est à cause de l'anglais" qui ne me convainc pas.

    Et on devrait, dans votre texte, lire: "thanks a lot, Mr. Charest" et non "thank so lot Mr Charest". Mais je vous l'accorde la phonétique est la même.

    • Gaétan Fortin - Inscrit 17 août 2015 10 h 34

      «d'autant plus que les exemples que vous citez pourraient etre améliorés, mais n'est quand même pas la fin du monde»

      Cherchez l'erreur ! Mais ce n'est pas la fin du monde après tout.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 août 2015 14 h 02

      Ce n'est pas parce que c'est ainsi ailleurs qu'il faut "dégonfler" sic...une analyse tout à fait pertinente de la part de M.J.L. Gouin...
      Bravo d'ailleurs à ce dernier..
      .
      Et effectivement, c'est bien à l'anglais et... surtout à ses apôtres du bilinguisme à tout crin.... que l'on doit faire porter le blâme. Nous avons
      la plus belle langue au monde...ne l'oublions pas.

      Ça ne devrait pas être une question de "parti"...rouge, bleu ou vert...
      comme plusieurs en font foi...par le jupon qui dépasse
      C'est une question de fierté nationale...et personnelle.

    • Georges Tremblay - Abonné 17 août 2015 21 h 34

      L'étendue d'un mal n'excuse pas ce mal.
      Bien au contraire, ça ne fait que l'agraver.

    • Jean Santerre - Abonné 18 août 2015 06 h 50

      Il y a une distinction à faire entre l'apprentissage et la maîtrise d'une langue et c'est ce qui manque à votre commentaire.
      Il ne s'agit pas d'être capable de demander son chemin ou d'exprimer des phrases courantes de la vie quotidienne pour prétendre maîtriser une langue, quelle qu’elle soit, mais d'être capable de décrire avec le plus de clarté possible la plus subtile des idées ou de décrire avec précision un sentiment ou une émotion de telle sorte qu'elle ne laisse aucun doute sur sa nature au lecteur.
      Malheureusement trop souvent on croit maîtriser une langue, alors que l'on assemble les mêmes mots passe-partout basiques par la parole sans avoir été confronté à la syntaxe approfondie permettant d'en saisir les subtilités.
      Bien évidemment, si le monde que l'on souhaite doit être sans finesse, tout cela est bien inutile.
      Du moins, c'est ce que vous suggérez.
      L’anglais n’est en rien responsable, mais le fait de ne pas maîtriser d’abord sa langue maternelle avant de tenter d’en parler une autres ne vous aidera aucunement à en maîtriser une seconde ou d’autres encore, bien au contraire.

    • J-F Garneau - Abonné 18 août 2015 15 h 07

      @M. Santerre, je suis bien d'accord avec vous, la maitrise est la chose la plus importante. Tout autant que la nécessité de maitriser sa langue maternelle avant d'en matriser une seconde. En revanche, dans plusieurs pays, il me semble qu'on ait réussi à maitriser cela. Pourquoi pas ici?

      Mais ici, il y aura toujours les apôtres de "la faute à l'anglais" qui ne fait que distraire des vrais enjeux, et remet le tout sur un hypothétique "grand soir" après lequel tout serait parfait dans le meilleur des mondes. L’anglais n’est en rien responsable, effectivement mais perpétuer ce mythe donne bonne conscience à certains.
      Avec 220 millions de locuteurs dans le monde, et toujours une place au "top 5" des langues les plus influentes sur la planète, le discours misérabiliste et réducteur de certains, pourrait être aisément remplacé par un discours de fierté, d'ouverture, voire même de facteur "tendance" ou de chef de file de la langue française. Mais cela demande du travail d'introspection, de la discipline et de la détermination que l'accusation de "l'autre" ou l'attente d'un pays ne peut remplacer.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 août 2015 06 h 26

    Mais...

    Il va sans dire que vous... vous écrivez bien. Merci de le faire, tout n'est pas perdu.

    PL

  • Denis Paquette - Abonné 17 août 2015 08 h 17

    Un vide devant le réel

    De deux choses l'une soit que la langue n'arrive pas a nommer le réel ou que les gens que nous n'en possèdons pas suffisamment la mécanique, combien de fois n'ai-je pas éprouvé ce vide entre ma culture et le réelle, je dirais meme ce vide

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 août 2015 12 h 33

      Et ce «vide» l'école seule ne peut le remplir, il faut y mettre du temps et du sien. Si l'École suffisait, nous n'aurions que des Lauréats.

      PL

  • Jean Delisle - Inscrit 17 août 2015 13 h 35

    Le franglais

    Pour étayer votre argumentation, je me permets de vous recommander la lecture du dernier numéro de la revue _Argument_ (vol. 17, no 2, été 2015) qui publie un dossier ayant pour titre "Notre avenir sera-t-il franglais?" Trois auteurs croient un peu naïvement que ce sera le cas et qu'il "n'y a rien là" (leurs textes sont pourtant écrits dans un français impeccable, aux antipodes du franglais -- trouvez l'erreur), deux autres, dont je suis, pensent au contraire qu'il faut réagir pendant qu'il est encore temps. Le franglais a des conséquences néfastes sur la langue française écrite, c'est ma conviction. Vous en apportez d'autres preuves. Attendez-vous à ce qu'on vous traite de ringard ou de "curé de la langue".

    • Georges Tremblay - Abonné 17 août 2015 21 h 54

      Bien d'accord avec vous !
      Quand on n’a même pas la fierté
      de s’exprimer correctement
      dans notre langue maternelle;
      comment s’étonner du peu de respect
      envers le français à Montréal ?

  • Georges Tremblay - Abonné 17 août 2015 20 h 51

    S'abstenir d'écrire

    Quand on a suivi des cours
    durant de nombreuses années
    sans réussir à apprendre notre langue;
    mieux vaut s’abstenir d’écrire
    sous peine de fournir la preuve
    de notre faiblesse intellectuelle.