Les éditions de l’Hexagone sont en péril

Les éditions de l’Hexagone, l’un des plus beaux fleurons de notre héritage littéraire, ont été fondées il y a plus de 60 ans par des souverainistes de la première heure comme Gaston Miron. 
Photo: La Presse canadienne Les éditions de l’Hexagone, l’un des plus beaux fleurons de notre héritage littéraire, ont été fondées il y a plus de 60 ans par des souverainistes de la première heure comme Gaston Miron. 

Nous sommes nombreux à nous inquiéter du sort d’une des maisons d’édition les plus anciennes et les plus réputées que le Québec ait connues au cours de son histoire, les éditions de l’Hexagone, cofondées par Gaston Miron il y a plus de 60 ans et actuellement propriété de Québecor, dont vous êtes le président.

Cette maison n’est plus l’ombre d’elle-même depuis déjà quelques années et son avenir immédiat nous semble fortement compromis : changements radicaux de la politique éditoriale, baisse dramatique des publications dans le champ de la poésie, du roman et de l’essai, abandon des auteurs qui sont devenus des classiques de la maison, limogeage ou mise à l’écart des directeurs de collection, des lecteurs et conseillers dans les champs qui ont fait la réputation des éditions, prise de décisions autoritaire, sans l’esprit de collégialité qui a toujours caractérisé son fonctionnement éditorial, etc. L’Hexagone semble avoir perdu son âme et son identité dans le contexte du mercantilisme généralisé dans lequel baigne une bonne part de la production littéraire et culturelle des dernières années.

Nous étions en droit de penser que l’acquisition de l’Hexagone par le groupe Québecor, malgré les objectifs de rentabilité qui caractérise ce dernier, assurerait sa pérennité, ou sa survie à plus ou moins long terme, du fait des engagements que vous avez pris en faveur de la protection de la culture et de promotion de la création, ce dont témoigne exemplairement votre soutien au Festival international de poésie de Trois-Rivières depuis de nombreuses années.

Il nous apparaît hautement paradoxal qu’à titre de chef du Parti québécois et ardent souverainiste, vous vous portiez à la défense du patrimoine et de la culture québécoise avec la plus grande énergie et qu’en même temps vous laissiez mourir, pour des raisons apparemment commerciales et financières, l’un des plus beaux fleurons de notre héritage littéraire, qu’on doit à des souverainistes de la première heure comme Gaston Miron, Gérald Godin, Fernand Dumont, Pierre Perrault, Yves Préfontaine, Pierre Vadeboncoeur, Michèle Lalonde, Nicole Brossard et tant d’autres, qui sont parmi les plus grands écrivains du dernier demi-siècle.

L’Hexagone était jusqu’à maintenant l’une des maisons d’édition les plus dynamiques dans le champ de la poésie et du roman, grâce à des directeurs de collection de grand talent, à de nouveaux auteurs très prometteurs et à la présence d’écrivains réputés qui y publient depuis de nombreuses années : cet équilibre des générations y assurait un processus de transmission qui favorise à la fois le respect de la mémoire et des traditions et le souci de l’invention et de l’innovation.

En tant que promoteur de la culture québécoise et propriétaire d’une des institutions les plus importantes de notre histoire et d’un des outils de développement les plus essentiels à notre avenir, votre responsabilité est grande et votre pouvoir tout aussi grand quant au destin qui guette l’Hexagone. Les auteurs et les lecteurs anciens et actuels de cette maison, qui est une véritable institution nationale, s’attendent à ce que vous mettiez en pratique les grands principes culturels que vous défendez en tant que chef de l’opposition en protégeant et en revitalisant l’un des plus importants acquis de votre empire médiatique, qui n’est pas destiné à la seule rentabilité, comme on ose le croire, mais à incarner les idéaux que vous représentez en matière d’héritage et de création dans le champ littéraire et culturel.

Nous avons pu récemment préserver la vocation culturelle de la bibliothèque Saint-Sulpice grâce à l’intervention de nombreux acteurs du monde littéraire ou artistique et à l’écoute attentive de Mme Hélène David, actuelle ministre de la Culture, qui s’est montrée fort sensible aux questions que nous soulevons dans cette lettre. L’Hexagone fait aussi partie du patrimoine du Québec et elle doit aussi faire partie de son avenir. Nous sommes persuadés que vos convictions politiques et personnelles en matière de culture vous conduiront à prendre les meilleures décisions pour assurer à cette institution, dont le sort est entre vos mains, de longues années de création et de réflexion avec les moyens logistiques et financiers nécessaires à son développement et le cadre administratif le plus collégial et le plus démocratique possible pour garantir son renouvellement.

Signataires : Pierre Ouellet, écrivain, membre de l’Académie des lettres du Québec et professeur titulaire à l’UQAM ; Danielle Fournier, écrivaine, directrice littéraire et membre de l’Académie des lettres du Québec ; Jean Royer, poète, critique, membre de l’Académie des lettres du Québec, Prix Athanase-David et ex-directeur de l’Hexagone ; France Théoret, écrivaine et Prix Athanase-David ; Louise Marois, poète, artiste et graphiste ; Francis Catalano, écrivain, traducteur, Prix Québecor du 27e FIPTR et prix John-Glassco de traduction ; Fernand Ouellette, poète, Prix Athanase-David et Grand Prix international de poésie de langue française Léopold Sédar Senghor ; Olivier Marchand, poète et coauteur du premier livre paru à l’Hexagone ; Nicole Brossard, écrivaine, membre de l’Académie des lettres, Prix Athanase-David et chevalière de l’Ordre national du Québec ; Pierre Nepveu, écrivain, professeur émérite, membre de l’Académie des lettres, Prix Athanase-David et biographe de Gaston Miron ; Émile Martel, poète, traducteur et président de l’Académie des lettres du Québec et du Centre québécois du P.E.N. international ; Paul Chanel Malenfant, écrivain, professeur et membre de l’Académie des lettres ; Rober Racine, écrivain, artiste, compositeur, Prix Paul-Émile Borduas, Prix du Gouverneur général en arts visuels et arts médiatiques, Prix Ozias-Leduc, Prix Ringuet, Prix Louis-Comtois et membre de l’Académie des lettres ; Denise Desautels, écrivaine, Prix Athanase-David, Prix de littérature francophone Jean Arp et membre de l’Académie des lettres du Québec ; Louise Dupré, écrivaine, membre de l’Académie des lettres et membre de l’Ordre du Canada ; Hélène Dorion, écrivaine, membre de l’Académie des lettres, chevalière de l’Ordre national du Québec, Prix de l’Académie Mallarmé, Prix européen francophone Senghor et Prix Charles-Vildrac de la SDGL ; Louise Warren, poète et essayiste ; François Hébert, écrivain, critique et professeur ; Nathalie Watteyne, poète, critique et professeure ; Jean-Paul Daoust, poète et animateur à Radio-Canada ; Pierre-Yves Soucy, poète, critique et Prix Louise-Labé ; André Roy, écrivain et Prix du Gouverneur général ; Christine Palmiéri, poète et artiste ; Marie Belisle, poète ; July Giguère, écrivaine et enseignante ; François Godin, poète et professeur ; Marie-Paule Grimaldi, poète, critique et artiste ; Naïm Kattan, écrivain, essayiste et Prix Athanase-David ; Carole David, poète, romancière et nouvelliste ; Germaine Beaulieu, poète ; Simon Dumas, poète ; Thomas Hellman, auteur, compositeur, interprète et chroniqueur ; Luce Guilbaud, poète ; Chantal Neveu, écrivaine et artiste ; Martine Audet, poète et membre de l’Académie des lettres ; Gaëtan Dostie, poète et président de la Médiathèque littéraire ; Paul Chamberland, poète, essayiste, Prix Athanase-David et membre de l’Académie des lettres.

5 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 14 août 2015 07 h 31

    Opportuniste, inepte et injuste.

    J'ai publié au moins six ouvrages dans une ou l'autre des maisons d'éditions du Groupe Ville-Marie Littérature. J'ai quitté cette entreprise en octobre 2011, précisément pace que la direction de Martin Balthazar me paraissait être guidée par des critères plus commerciaux que littéraires. Aussi parce que m'a indignée le renvoi sans préavis de Marie-Pierre Barathon, une éditrice compétente que j'ai suivi à XYZ chez qui je publie depuis.
    Nombre des signataires de la lettre ont continué de confier leurs manuscrits au GVM, alors que le problème est devenu évident, dèsles premiers mois de l'administration de M. Balthazar.
    Alors? Il me parait opportuniste de leur part de s'en plaindre aujourd'hui, pour profiter de l'actuelle situation politique de Pierre-Karl Péladeau.

    Andrée Ferretti.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 août 2015 15 h 55

      Ça va être difficile je pense madame Ferretti d'en arriver à ce que les gens comprennent que ce n'est pas Péladeau qui gère cette maison d'édition.

      Je ne suis pas auteur et je n'ai jamais publié. Mais je sais que si c'était le cas, je ne suis pas certain qu'il serait de bon aloi de m'en prendre au libraire si mes livres ne se vendaient pas.

      C'est pourtant ce que je comprends de cette longue lettre. Péladeau est propriétaire de l'entreprise. Mais il ne gère pas l'entreprise. Néanmoins c'est de sa faute si l'entreprise ne marche pas.

      Peut-être que je suis idiot, mais aux trois qualificatifs que vous attribuez à ces «sommités» décorées et tout, j'en ajouterais une de mon cru : mauvaise foi.

      Un résultat qui s'obtient quand on regarde le paysage avec un bandeau sur les yeux.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 août 2015 10 h 48

      Qui plus est : Si jamais M. Péladeau fait quelque pression que ce soit, dans un sens ou dans l'autre, la Presse mondiale va lui tomber dessus à bras raccourci. Comment ça se fait que des libraires, sachant lire, ne peuvent lire l'actualité à ce point ? Font'ils exprès ? Mettez vos manuscrits à jour !

      PL

  • Daniel Gagnon - Abonné 14 août 2015 10 h 53

    Un peuple de poètes

    La maison de l'Hexagone a incarné ce rêve, plus que d'autres, « d'une terre de culture et de poésie » selon les paroles de Pierre Graveline, un ex-directeur littéraire.

    La question se pose crûment, et crucialement ici, par la voix de tous ces poètes de beauté et de rêve:

    Monsieur Péladeau, à quoi bon faire l'indépendance si elle est vidée de son contenu, à quoi bon l'autonomie si l'être a disparu? À quoi bon la liberté si nous avons perdu la voix?

    Graveline écrivait plus loin aussi, dans un élan sincère et un souhait profond: « que les Québécois se reconnaissent enfin pour ce qu'ils sont aussi: un peuple de poètes. »

  • Renaud Martel - Abonné 14 août 2015 16 h 42

    Etre proactif au lieu de geindre

    Se plaindre des résultats de ses choix et demander à l'état de compenser ... l'état providence ne crée-t-il donc que des êtres dépendants? Si la direction d'un organisme fait de mauvais choix, il me semble que la meilleure idée est de discuter de cette direction et si ça s'avère inutile, faire comme madame Ferretti, changer de boite