Des manoeuvres indignes d’un régime démocratique

Le premier ministre Philippe Couillard et le ministre de la Santé, Gaétan Barrette
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre Philippe Couillard et le ministre de la Santé, Gaétan Barrette

Dans son article paru le samedi 1er août dans Le Devoir (« La médecine familiale dans la spirale du privé »), la journaliste Jessica Nadeau expliquait comment le privé étend ses tentacules dans notre système de santé. La situation n’est pas nouvelle, il s’agit d’un phénomène qui, avec ou sans loi 20, ne cesse de gagner en ampleur au Québec depuis de nombreuses années.

Au-delà de l’état des lieux, ce qui doit retenir l’attention et interpeller de manière urgente la population, c’est le constat établi par des experts autant dans le privé que dans le public : les acteurs du milieu ont cette impression partagée que Québec à un « plan non dit », soit celui de rendre la médecine de première ligne payante en procédant « à petit feu, sans trop le dire ».

Il s’agit là d’une rupture de contrat fondamentale. Le propre des régimes démocratiques modernes est de reposer sur ce que l’on peut qualifier de « contrat social ». Il ne s’agit bien évidemment pas d’un réel contrat écrit et aucune signature n’est apposée au bas du document. Néanmoins, notre société s’appuie bel et bien sur un contrat collectif. Il s’agit d’une entente sur les quelques valeurs et certaines orientations qui définissent une société. Le contrat social est ce qui permet à une collectivité d’établir un sens au vivre ensemble.

Dérive autoritaire

Or, en agissant effectivement de manière à ce que la médecine généraliste devienne privée, le gouvernement libéral procède à une dérive autoritaire. Un tel changement ne peut s’effectuer sans de larges consultations de la population. D’autant plus qu’il n’y a aucune raison valable pour privatiser ainsi un nouveau domaine de la santé (après la dentisterie dans les années 1980, comme nous le rappelle l’article).

Nous assistons au dépérissement du service public en faveur du marché. Nos gouvernements serviles des nouveaux maîtres du monde vont avec les courants dominants. Le citoyen cède le pas au consommateur, le patient au client. Jamais l’actuel gouvernement n’a reçu un mandat pour procéder à une privatisation, même partielle, de notre système de santé.

C’est en procédant ainsi que l’on accentue le cynisme et le désintérêt pour la chose politique. Les citoyens se retrouvent dans des systèmes politiques où ils sont de moins en moins consultés et où on leur dit que, de toute façon, « nous n’avons pas le choix » : ce sont les règles du marché qui doivent prévaloir. Un sursaut démocratique devra advenir si nous ne voulons pas perdre davantage nos services sociaux qui sont pourtant inscrits en lettres d’or dans notre contrat social que d’aucuns se proposent de biffer au nom de leur profit personnel.

5 commentaires
  • Dominique Roy - Abonnée 10 août 2015 08 h 17

    Cher monsieur Lessard, j'admire le ton posé de votre article en dépit de la bouillante indignation qui motive votre intervention. Parfois je me demande si cette politesse vertueuse qu'adopte le bon peuple ne se retourne pas finalement contre lui. Cet admirable ton modéré ne laisse-t-il pas le champ libre à nos Machiavel?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 août 2015 08 h 26

    Au-delà du réel, les appréhensions


    Dans son éditorial portant sur le même sujet, Josée Boileau suggérait elle-même qu'il ne fallait pas trop se laisser distraire par l'état des lieux, histoire de ne rien retrancher aux « inquiétudes » de ces visionnaires plutôt intéressés à qui madame Nadeau avait donné la parole dans l'article que vous citez.

    S'il faut préférer les impressions à la réalité, on peut effectivement présumer que les désaffiliations plus nombreuses cette année sont un signe que le mouvement prend de l'ampleur. On peut dire n'importe quoi. Y compris que les citoyens ne sont pas consultés Ça ne coûte pas cher d'entretenir l'impression qu'il n'y a pas eu de commissions parlementaires sur les deux projets de lois, que la commission permanente de la santé et des services sociaux ne siège jamais, que la Loi canadienne de la santé n'offre aucune protection en matière d'accès aux soins de première ligne et que seul le « marché » dicte les « dérives autoritaires » du gouvernement.

    Ça ne coûte rien, mais ne vaut guère davantage que la justification dont ce discours est assorti. Ne serait-ce que par la savante évocation du « contrat social », qui ne serait pas écrit, paraît-il, mais dont les principes éternels suffiraient aux esprits honnêtes à se prémunir contre les forces du mal. Ce contrat social, bien qu'il reste en effet en bonne partie implicite, ne flotte pourtant pas dans les vapeurs d'un idéal désincarné. On en retrouve les tenants et les aboutissants de ce corps mouvant des lois qui nous gouvernent et à la conception desquelles les citoyens ont toute latitude de participer, au lieu de se réfugier sous le trop facile prétexte du « cynisme » dès que leurs impressions subjectives leur tirent des larmes.

  • Daniel Lemieux - Inscrit 10 août 2015 12 h 22

    Médecins au pouvoir

    Il ne faut pas s'étonner de ces manoeuvres des docteurs Couillard et Barrette: ils appliquent à l'État la transposition de leur mentalité corporatiste et entrepreneuriale. L'intérêt supérieur de la nation? Connaissent pas ...

    À l'ère du délestage du public, nous voyons que ce réflexe naturel à veiller aux intérêts de la profession est fortement ancré, et puisque la nouvelle génération de médecins se considère comme des gens d'affaires ou des chefs d'entreprise, le gouvernement Couillard a rapidement trouvé le filon.

  • Françoise Breault - Abonnée 11 août 2015 11 h 43

    Graduellement, sournoisement...

    Peu de gens font le lien entre la détériorisation de notre système public de santé avec l'Accord général sur le commerce des services (AGCS) un des trente accords de l'OMC. Dans cet accord nos gouvenements se sont engagés à libéraliser - autrement dit: privatiser - toujours davantage le secteur des services incluant santé et éducation. Graduellement bien sûr, pour ne pas soulever la colère des gens.

    Mais pire encore, il y a l'accord TISA - Trade in services agreement-. Cet accord regoupe 50 pays qui ont convenu de le garder totalement secret jusqu'à cinq ans après la conclusion de l'accord pour ne pas alerter les gens. Voir Le Devoir, 3 juikllet 2014) C'est grâce à Wikileaks qu'il fut connu. En plus de la santé et de l'éducation, cet accord vise la gestion de l'eau, les transports, les services numériques, etc.

    Il n'est pas encore trop tard pour se réveiller...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 12 août 2015 10 h 02

      « L'AGCS s'applique en principe à tous les secteurs de services, à deux exceptions près.

      L'article I 3) de l'AGCS exclut les services fournis "dans l'exercice du pouvoir gouvernemental", c'est‑à‑dire les services qui ne sont fournis ni sur une base commerciale, ni en concurrence avec d'autres fournisseurs. Les activités faisant partie d'un régime de sécurité sociale et les autres services publics, comme les services de santé et d'éducation, qui ne sont pas fournis dans les conditions commerciales, en sont de bons exemples. »

      https://www.wto.org/french/tratop_f/serv_f/gatsqa_f.htm

      vous en pensez quoi ?

      Quant à l'accord TISA, la commission européenne tenait sensiblement le même discours, à savoir que les monopoles étatiques ne seraient pas touchés, seul le segment commercial.

      La question, peut-être : dans quelle mesure les gouvernements nationaux pourront-ils maintenir (ou simplement rendre possible!) un accès universel à des soins de santé gratuits à mesure que ces soins de santé marchandises se développeront. Plus spécifiquement, puisque le papier de monsieur Lessard portait sur le Québec, quels seraient les motifs réels d'inquiétude... au-delà du soupçon dont le gouvernement bénéficie de toute manière?