Les dettes méconnues du Québec envers Haïti

Nous croyons qu’il est important dans ce contexte de rappeler aux Québécois que, dans leur processus d’affirmation nationale, ils ont des dettes envers Haïti, qui leur a rendu deux services impor tants.
Photo: François Pesant Le Devoir Nous croyons qu’il est important dans ce contexte de rappeler aux Québécois que, dans leur processus d’affirmation nationale, ils ont des dettes envers Haïti, qui leur a rendu deux services impor tants.

Le dimanche 9 août se tiendront les élections parlementaires haïtiennes. Ces élections auront lieu dans un contexte difficile et, malheureusement, le Canada n’a pris aucune initiative pour soutenir le peuple haïtien dans cet effort pour construire sa démocratie. Le pays est encore meurtri par le tremblement de terre de 2010, possède une dette inquiétante et des finances publiques désastreuses.

Pourtant, nous croyons qu’il est important dans ce contexte de rappeler aux Québécois que, dans leur processus d’affirmation nationale, ils ont des dettes envers Haïti, qui leur a rendu deux services importants.

Le premier est que bien avant le bilinguisme officiel canadien, Haïti était l’État francophone d’Amérique. C’est grâce à ce pays que le français fut reconnu comme langue officielle de l’Organisation des États américains, donnant ainsi le droit de cité au français dans une organisation internationale importante.

Le deuxième, plus méconnu, mais encore plus important, fut la visite officielle du président haïtien au Québec en 1943, Élie Lescot, première visite d’un chef d’État d’Amérique latine au Canada.

À l’époque, nous sommes en pleine Deuxième Guerre mondiale, la France est occupée et le Canada est en guerre contre l’Italie. Le Québec est donc coupé de ces pôles intellectuels traditionnels et se tourne donc vers l’Amérique latine, puisque l’Europe est close.

Haïti vit une situation similaire, et la France n’est plus en mesure de fournir à Haïti des cadres épiscopaux qui la dirigent. C’est dans cette perspective qu’Haïti se tourne vers le Québec, afin d’y trouver une relève à un clergé français vieillissant et de plus en plus impopulaire.

L’évêque des Cayes de l’époque, un Franco-Américain, Mgr Collignon, convainc le cardinal Villeneuve qu’une visite du président haïtien serait opportune pour permettre une relève du clergé français par le clergé canadien et que cette démarche pourrait intéresser également le gouvernement fédéral dans la mesure où le président haïtien pourrait appeler à l’effort de guerre, car à cette époque, la contribution des Canadiens français à la guerre était fortement critiquée. L’affaire est réglée, et le gouvernement canadien invite officiellement le président d’Haïti, qui accepte aussitôt. Celui-ci arrive au Canada le 6 octobre 1943 à la tête d’une mission de neuf personnes. Il n’est d’ailleurs ni accueilli par le gouverneur général ou le premier ministre du Canada, les deux se contentant d’être représentés. Le premier ministre canadien s’en tiendra, le 7 octobre, à présider un déjeuner offert au président haïtien.

Le 8 octobre, ceux-ci sont accueillis chaleureusement à Québec par le lieutenant-gouverneur, le premier ministre du Québec, Adélard Godbout, et le maire du Québec. Le président rencontrera le cardinal Villeneuve et recevra un doctorat honoris causa de l’Université Laval. Durant la cérémonie de remise, celui-ci prononça un vibrant plaidoyer pour l’effort de guerre, s’en prenant à « la bête immonde et apocalyptique » que représente l’axe avant de retourner en Haïti.

Retombées immédiates

 

Les retombées de cette visite sont immédiates. En décembre 1943, le gouvernement du Québec envoie une mission économique dirigée par Oscar Drouin, le ministre du Commerce et de l’Industrie de l’époque.

Le gouvernement haïtien, quant à lui, prend trois actions. Il ouvre un consulat général à Ottawa, il nomme un nouvel ambassadeur itinérant auprès du Canada, qui séjournera à Québec. De plus, il envoie un attaché culturel, qui finira par s’installer au Québec et qui deviendra éventuellement professeur à l’Université de Sherbrooke. Ce fut vraiment le point de départ des relations Québec-Haïti, qui ne cessèrent de s’accroître depuis. Il faut souligner qu’en 1943, lors de la visite du président, il n’y avait qu’un seul haïtien qui vivait à Québec, le neveu de l’ambassadeur itinérant.

Cette visite fut importante, car c’était la première fois que le gouvernement du Québec recevait un chef d’Amérique latine, et cela mettait la table pour une éventuelle affirmation du Québec sur la scène internationale. Cette visite était annonciatrice du prolongement des compétences du Québec à l’international, ce qui allait devenir la doctrine Gérin-Lajoie durant la Révolution tranquille, et nous devons en partie cette affirmation du Québec à la visite du président d’Haïti, qui a établi un précédent en étant reçu directement par le gouvernement du Québec.

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