Roméo Dallaire et le génocide rwandais - Que cherche Robin Philpot en brouillant lui-même les pistes?

Dans son édition du 6 janvier, Le Devoir accorde sa rubrique Idées à Robin Philpot, l'auteur d'un ouvrage controversé sur le drame rwandais de 1994 et qui semble lui valoir une crédibilité que nous nous devons de contester. Car, à quelques jours de son témoignage devant le tribunal d'Arusha (Tanzanie) chargé de juger les crimes liés au génocide rwandais, le général Roméo Dallaire ne méritait vraiment pas un tel réquisitoire mettant en cause autant sa bonne foi que sa compétence.

C'est sur la base de notre connaissance de ce pays où nous avons, l'un et l'autre, séjourné; sur celle de témoignages d'amis rwandais; et sur celle de la lecture de plusieurs ouvrages sur la tragédie rwandaise que nous ressentons l'obligation d'intervenir. Nous avons fait une lecture très attentive du livre du général Dallaire, J'ai serré la main du diable. Cette lecture diffère de celle, de toute évidence biaisée, qu'a faite M. Philpot qui semble vouloir brouiller les pistes à la veille du témoignage si important du général Dallaire.

Pour que M. Philpot prétende savoir ce qui s'est vraiment passé à Kigali et partout ailleurs au «pays des mille collines», il lui faudrait lire, entre autres, l'ouvrage du colonel Luc Marchal, responsable du contingent belge de la MINUAR (Mission d'assistance des Nations-Unies au Rwanda). Le colonel Marchal fut le bras droit du général Dallaire jusqu'à ce que la Belgique, dans un geste condamnable, décide de retirer son contingent suite à la mort de 10 de ses soldats.

Son livre, dont le titre (Rwanda; la descente aux enfers) préfigure parfaitement celui de son supérieur, permet de comprendre le caractère tragique d'une situation où les Bérets bleus n'avaient ni le mandat ni les moyens d'intervenir pour empêcher les massacres avant qu'ils ne dégénèrent en génocide. Ils n'avaient même pas les moyens de se défendre, comme le drame vécu par les soldats belges l'a bien montré et comme les livres du colonel Marchal et du général Dallaire le décrivent si bien.

Il y a eu génocide

Selon Robin Philpot, s'il y a eu des massacres au Rwanda en 1994, il n'est pas établi que ces derniers aient constitué un génocide et il est clair que ceux qui sont responsables de ces massacres ne sont ni ceux qui les ont perpétrés, ni ceux qui les ont organisés, mais bien ceux qui ont provoqué les massacreurs en envahissant le Rwanda, en contestant le pouvoir du président Habyalimana et en abattant son avion. Bien plus, selon lui, le général Dallaire aurait eu des sympathies pour les envahisseurs et il aurait été leur allié objectif, sinon leur complice.

Selon nous, selon le général Dallaire, selon le colonel Marchal, selon la plupart des observateurs objectifs et selon les organismes internationaux qui se sont prononcés là-dessus, il y a bel et bien eu génocide au Rwanda: ce génocide a fait l'objet d'une planification, il a été orchestré par l'entourage immédiat de feu le président Habyalimana et aucun événement politique ou militaire ayant précédé le génocide ne peut justifier ou excuser ce dernier.

Pour promouvoir sa thèse révisionniste et négationniste, Robin Philpot attaque le général Dallaire et travestit les propos de son livre en cherchant à les mettre en contradiction avec certaines déclarations de Dallaire remontant à 1994, déclarations suivant lesquelles le terme de génocide ne devait être utilisé qu'avec circonspection pour décrire ce qui venait de se dérouler au Rwanda.

Ces déclarations ont été faites alors que le général Dallaire venait de quitter le Rwanda, physiquement épuisé et fortement éprouvé par ce dont il avait été témoin durant près d'une année, et alors que certaines grandes puissances (y compris les États-Unis), pour des raisons politiques, s'obstinaient encore à refuser de parler de génocide. Seule une lecture trop rapide et imprégnée de préjugés du livre du général Dallaire peut conduire à voir des contradictions entre les déclarations de 1994 et ce qu'écrit aujourd'hui le général.

Indifférence internationale

Robin Philpot laisse entendre que le général Dallaire tient les Rwandais pour seuls responsables des massacres de 1994. Cela est tout à fait contraire à ce qu'écrit le général Dallaire dans son livre. Il souligne en effet, à de multiples reprises, qu'il tient avant tout responsable du génocide les puissances occidentales les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Belgique ainsi que l'indifférence de la communauté internationale.

Selon Dallaire, les États-Unis, échaudés par leur mésaventure quelques mois plus tôt en Somalie, ont préféré arguer que les problèmes de sécurité africains devaient être résolus par des forces africaines, quitte à laisser mourir des centaines de milliers d'innocents (p. 472). Comme le rapporte Dallaire, aux yeux des responsables américains, la vie de milliers de Rwandais ne valait pas celle d'un seul G.I... Après avoir lu le livre de Dallaire, on peut comprendre qu'au terme de son mandat, lors d'un bref séjour à l'aéroport de Kigali, le président Clinton ait cru bon de demander pardon aux Rwandais.

Comment ne pas trouver curieux le reproche fait par Robin Philpot au général Dallaire d'avoir occasionnellement passé au-dessus de celui qui fut le chef de la mission de l'ONU au Rwanda, l'infatué Pierre-Jacques Booh-Booh, ce diplomate camerounais qu'encense M. Philpot. Tous ceux qui ont côtoyé ce personnage (y compris le colonel Marchal et le général Dallaire) disent qu'il n'était pas à la hauteur, qu'il n'était jamais présent là où sa présence s'avérait essentielle et, surtout, qu'il adoptait un comportement totalement inadapté à la gravité des circonstances. Devoir composer avec cet homme insouciant fut une des stations du chemin de la croix qu'a dû parcourir le général.

De plus, si Philpot reproche à Dallaire d'en avoir trop fait à l'encontre des ordres de son supérieur immédiat, Gil Courtemanche, qui s'exprime aussi sur le génocide rwandais, reproche, lui, systématiquement à Dallaire d'en avoir trop peu fait et d'avoir été trop servile, timoré et «rond-de-cuir». Et si la vérité était entre ces deux thèses contradictoires?

Comment prendre avec sérieux le commentaire de Robin Philpot soulignant que la France a demandé officiellement au Canada de destituer le général de son poste sous prétexte qu'il aurait eu un penchant favorable au Front patriotique rwandais (FPR) dirigé par Paul Kagame, l'actuel président du Rwanda? Mais qui donc dirigeait la France à cette époque si ce n'est un président Mitterrand fortement affecté par la maladie, mais toujours suffisamment lucide pour guider son fils (surnommé «Papa-m'a-dit») dans ses opérations de marchand de canons en Afrique francophone, donc au Rwanda où le père et le fils maintenaient des liens très étroits avec le président Habyarimana et sa famille?

D'ailleurs, lors de la chute de Kigali, alors que le génocide se poursuivait, le principal souci de la France fut de rapatrier les membres de cette famille dont des éléments avait partie liée avec la funeste station RTLM dont la campagne raciste a guidé jour après jour les génocidaires.

Sur le terrain

Quand Robin Philpot évoque la présumée partialité du général Dallaire envers le FPR, M. Philpot fournit une nouvelle preuve de ses préjugés. Durant des centaines de pages, le général Dallaire invite ses lecteurs à le suivre aux quatre coins du Rwanda. Il montre comment, avec des moyens ô combien trop limités, se ridiculisant avec ses blindés obsolètes et peu fiables, il devait tenter de trouver un terrain d'entente entre les forces en présence.

À de nombreuses reprises, le général a risqué sa vie dans le cadre de sa mission. Quand on connaît les conditions matérielles exécrables dans lesquelles il fut forcé de vivre, faut-il se surprendre qu'il ait un jour, une unique fois, demandé le gîte à son hôte Paul Kagame plutôt que de risquer de rentrer sur Kigali en pleine nuit. Or, M. Philpot ose lui en faire reproche!

Le général Dallaire ne cache pas son admiration pour les talents de militaire de Paul Kagame, mais rien ne laisse croire qu'il se soit départi de sa neutralité. Reconnaître les qualités de ce chef de guerre n'empêche pas le général Dallaire de soulever de sérieuses questions concernant le comportement de Kagame, ses intentions, ses stratégies et ses responsabilités dans l'ensemble de la tragédie rwandaise. Il dit encore s'interroger sur sa responsabilité possible dans l'attentat contre l'avion du président Habyarimana, attentat dont les auteurs ne sont toujours pas connus officiellement (p.440).

Et dans la conclusion du livre de Dallaire, on peut lire ces lignes: «Mais les morts rwandais peuvent aussi être attribués à Paul Kagame, ce génie militaire qui n'a pas accéléré sa campagne quand l'envergure du génocide fut manifeste et qui, en quelques occasions, m'a même entretenu avec candeur du prix que ses camarades tutsis auraient peut-être à payer pour la cause.»

Toute chose a nécessairement une origine ou une cause. Le général Dallaire, le premier, reconnaît que, sans l'invasion des forces du FPR quelques années avant le génocide et sans l'attentat contre l'avion du président, le génocide n'aurait pas eu lieu. On peut tout aussi bien dire que l'avènement au pouvoir d'Hitler, l'holocauste et la Seconde guerre mondiale n'auraient pas eu lieu si le traité de Versailles de 1918 n'avait pas été si revanchard à l'endroit de l'Allemagne... M. Philpot part de ce type de constatation pour insinuer que les vrais responsables des massacres rwandais sont les dirigeants du FPR et non les criminels qui les ont perpétrés. Autant dire que le responsable de l'holocauste n'est pas Hitler, mais bien Clémenceau et ceux qui ont imposé le traité de Versailles...

Il est vrai que l'attentat du 6 avril 1994 a servi de détonateur, mais la bombe avait été mise en place sous la présidence d'Habyalimana. Quant à la part de responsabilité du président défunt dans la planification du génocide, les avis sont partagés. Qui peut prétendre que le président Habyalimana, arrivé au pouvoir grâce à un coup d'État, n'a eu aucune responsabilité dans l'instauration d'un climat favorable à l'émergence d'une agressivité extrême à l'encontre à la fois des Tutsis et des Hutus modérés? Les observateurs les plus impartiaux affirment que le président Habyarimana n'était pas, beaucoup s'en faut, à l'abri de tout soupçon. Pour sa part, le général Dallaire se demande à plusieurs reprises s'il n'avait pas perdu la maîtrise des éléments les plus extrémistes de son parti.

Savoir lire

M. Philpot souhaite que des journalistes interrogent le général Dallaire. Or, on ne compte plus le nombre de journalistes qui ont interviewé le général au cours des dernières semaines. Qui peut faire mieux et pour poser quelles nouvelles questions?

Il apparaît évident que M. Philpot n'a pas fait l'effort de lire sereinement l'ouvrage du général Dallaire jusqu'à sa très prenante conclusion qui se veut un cri du coeur pour que les hommes apprennent à mieux vivre ensemble. Pour y arriver, il faut reprendre inlassablement le slogan «Plus jamais ça!».

Ainsi, quand les responsables du Département des opérations de maintien de la paix de l'ONU recevront un télégramme semblable à celui que le général Dallaire leur a fait parvenir le 11 janvier 1994, dans lequel il leur disait avoir des preuves irréfutables de la planification d'un génocide, il leur faudra y donner suite. Ce télégramme se terminait par: «Peux ce que veux. Allons-y.» Ils n'ont pas voulu, ils ne sont pas venus... et 800 000 innocents ont péri dans des conditions effroyables.

Au milieu de la tragédie rwandaise, des criminels, des sadiques, des racistes, des arrivistes, des carriéristes, des je-m'en-foutistes, des sépulcres blanchis et des cyniques se sont illustrés. Au milieu d'eux, il y a eu quelques lucides, quelques gens de bien et quelques personnes profondément honnêtes et dévouées au bien de l'humanité. Le général Dallaire fut de ces derniers et il est honteux que Robin Philpot s'en prenne à lui pour couvrir ceux qui sont accusés de génocide devant le Tribunal international.

Si quelqu'un brouille les pistes, c'est M. Philpot. Pourquoi le fait-il? Voilà la question.

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