Autopsie d’un mensonge

Le président américain Harry Truman lors d’une allocution en 1945
Photo: Agence France-Presse Le président américain Harry Truman lors d’une allocution en 1945

En avril 1945, Harry S. Truman, nouveau président des États-Unis, est mis au courant de la fabrication d’une bombe atomique américaine dans le cadre d’un projet ultrasecret : Manhattan. Sa décision ultérieure de lancer deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, fait l’objet d’intenses débats. Surtout depuis la parution de plusieurs ouvrages d’historiens américains qui contestent la version dite « officielle » légitimant l’utilisation des bombes qui ont provoqué la mort instantanée de 150 000 personnes, surtout civiles.

Les partisans de la version traditionnelle justifient l’utilisation de la bombe atomique par le désir de mettre fin à la guerre le plus tôt possible afin d’éviter la mort d’un grand nombre de soldats américains lors d’une invasion du Japon prévue pour novembre 1945. Même un chercheur aussi raffiné que Barthélémy Courmont considère « qu’en août 1945, Washington ne pouvait pas ne pas utiliser le nouvel engin contre le Japon. Le moment nucléaire fut en quelque sorte inévitable ». Plusieurs chercheurs, dont je suis, rejettent cette idée d’un moment nucléaire inévitable.

Inévitable, la bombe atomique ?

Les données historiques indiquent que le président Truman a choisi d’utiliser la bombe atomique au détriment d’autres voies possibles. Dans son livre Pourquoi Hiroshima ? Courmont en convient : « Toutes ces possibilités furent soumises au président Truman, qui choisit finalement la stratégie nucléaire. »

En juillet 1945, après de nombreux et cruels bombardements au napalm sur les villes japonaises, la capacité industrielle du pays est réduite à néant. La population quitte les villes et la famine guette. Le général Curtis LeMay explique alors à son chef d’état-major H. Arnold « qu’il n’y aurait bientôt plus rien à bombarder au Japon à part Kyoto, l’ancienne capitale impériale préservée et les quatre villes réservées pour la bombe atomique », à savoir Hiroshima, Kokura, Niigata et Nagasaki.

Plusieurs amiraux de la marine proposent à Truman une option fondée sur « un usage limité de la violence ». La marine américaine est convaincue que l’application étanche d’un blocus maritime forcera le Japon à capituler avant l’invasion américaine prévue pour novembre 1945. Le militaire américain le plus prestigieux de l’époque, Dwight Eisenhower, recommande à Truman d’attendre l’entrée en guerre prochaine de la Russie contre le Japon avant d’utiliser la bombe atomique. « Le Japon s’effondrera », dit-il à Truman. Car à la conférence d’Yalta en février 1945, l’Union soviétique dirigée par Staline s’était engagée auprès des dirigeants alliés Roosevelt et Churchill à déclarer la guerre au Japon trois mois après la capitulation de l’Allemagne hitlérienne. Celle-ci capitula le 8 mai 1945. Une déclaration de guerre de la Russie au Japon dans la première quinzaine du mois d’août 1945 était donc quasi certaine. Elle a finalement lieu le 8 août 1945. L’armée japonaise s’écroule et la Russie se retrouve aux portes du Japon.

Le dévoilement des archives japonaises éclaire d’un jour nouveau la position du gouvernement japonais et de l’empereur Hirohito Showa. Dès 1945, l’empereur est présenté par la propagande américaine comme un acteur politique plutôt bon enfant, à la personnalité effacée et fade, à la merci de son état-major belliciste. Nous savons maintenant qu’Hirohito était, depuis 1937, à la tête du quartier général impérial. Il a participé activement aux décisions concernant les opérations militaires. Un exemple : en 1938, Hirohito a personnellement autorisé à plusieurs reprises l’usage de gaz toxique à l’endroit de civils et soldats chinois. En juin 1945, après la défaite d’Okinawa, Hirohito maintient publiquement une ligne jusqu’au-boutiste, mais — conscient comme tout son état-major que la guerre est perdue — il demande à son ministre des Affaires étrangères Togo d’entamer des discussions avec les alliés par l’intermédiaire de la Russie. Hirohito envisage une reddition militaire qui lui conserverait le pouvoir impérial. L’empereur joue sur deux tableaux : publiquement, maintien de la ligne dure, mais, en douce, reddition honorable l’épargnant d’une mise en accusation comme criminel de guerre.

Les services secrets décryptent depuis longtemps tous les échanges entre l’ambassadeur japonais à Moscou et Tokyo. Ralph Bard, sous-secrétaire à la Marine et personnellement informé du projet Manhattan, évoque ces messages lorsqu’il soumet à Truman, le 27 juin 1945, un rapport suggérant de contacter des représentants du Japon « pour les informer de l’utilisation prévue de la puissance atomique, ainsi que des garanties du président en ce qui concerne l’empereur du Japon. […] Il semble tout à fait possible que ceci soit l’occasion que les Japonais recherchent ». Le président Truman est aussi informé de ces tentatives par Staline lui-même à Postdam en juillet 1945. Au même moment, des scientifiques impliqués dans le projet Manhattan soumettent l’option d’une démonstration atomique sans pertes de vies sous l’égide d’une nouvelle organisation internationale soutenue activement par Roosevelt puis par Truman : l’ONU. Truman refuse toutes ces options. Pourquoi ?

Le 17 juillet, au moment de la rencontre de Postdam avec ses alliés, Truman écrit dans son journal : « Staline entrera en guerre avec les Japs le 15 août. Ce sera la fin des Japs. » Le lendemain, apprenant le succès du premier essai nucléaire américain à Alamagordo au Nouveau-Mexique, il écrit : « Les Japs se rendront avant que la Russie n’entre en scène. Ils le feront quand Manhattan tombera sur leur pays. » La décision est alors prise dans l’esprit du président. Préparant la guerre froide, il veut envoyer ce message à la Russie de Staline : les États-Unis sont la seule puissance capable d’utiliser l’arme ultime. Par ailleurs, Truman est un président non élu qui succède à une figure mythique de l’histoire américaine : Roosevelt. Grand admirateur de Caton l’Ancien, héros de la Rome antique qui terminait tous ses discours par « il faut détruire Carthage » et friand d’analogies historiques, Truman veut entrer dans l’histoire en s’imposant comme le vainqueur de la guerre contre le Japon.

Le président américain plaide qu’il veut épargner des milliers de vies américaines lors d’une éventuelle invasion du Japon. Il exagère grossièrement le nombre de victimes potentielles. Pire : il est parfaitement conscient du caractère exceptionnellement destructeur des bombardements atomiques. Les 6 et 9 août 1945, il signe l’arrêt de mort de 150 000 civils : un carnage inutile en plus d’être éthiquement irrecevable.

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5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 août 2015 05 h 06

    Pire que la bombe atomique pour pacifier le monde

    Les humains étant ce qu'ils sont, pouvons-nous penser que le monde aura pu recouvrer la paix sans la bombe atomique, en fait depuis ce temps nous avons décidés de ne plus l'utilisée , le monde est-il devenu satisfaisant, voila le choix qu'avait ce président, il a décidé d'utiliser la bombe atomique et nous avons quand meme eu la guerre froide et de multiples minis guerres, et ce, sans compter toutes les sortes d'abus, mon opinion est que ca va prendre pire que la bombe atomique pour pacifier le monde, voila , ce qu'est la responsabilité présidentielle, je ne crois pas que le monde peut etre viable, sans des catastrophes uniques,

  • Yves Côté - Abonné 6 août 2015 05 h 33

    Mystère persistant...

    Merci de ce texte, Professeur Larose.
    Puis-je y ajouter qu'un mystère apparaît aussi en demeurer ?
    Depuis 1945, des militaires japonnais maintenat devenus très agés, persistent à demander pourquoi il ne fut pas ordonné aux avions de chasse japonais d'intercepter au large les deux petites flotilles qui transportaient et accompagnaient les bombes qui furent lâchées sur Hiroshima et ensuite, Nagasaki ?
    Au moins trois d'entre ces personnes sont encore vivantes aujourd'hui.
    Elles étaient du nombre qui, cinq heures avant chacun des deux bombardements, avaient repérées ces flotilles par radar et messages radios militaires en avaient transmis les informations aux autorités militaires qui leurs commandaient. La chose incluant l'information de la certitude qu'elles transportaient certainement la bombe inégalée en puissance destructrice et qui était en préparation jusque-là.
    Jusqu'à ce jour, malgré la demande que ces hommes et d'autres qui étaient alors vivants a répétée à tous les ans au gouvernement japonnais depuis 1946, ce qui encore cette année a été fait, ils n'ont jamais obtenu l'ombre d'une réponse au le refus du commandement japonnais de l'époque d'ordonner à ses pilotes d'attaquer en haute mer, les avions américains qui approchaient des côtes.
    Ce qui reste donc, pour eux tous et bien d'autres Japonnais, survivants victimes des drames en question ou descendants d'elles, un vrai mystère persistant sur ces deux bombardements atomiques.

    Merci de m'avoir lu.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 8 août 2015 06 h 47

      La réponse à ce dilemme est technologique : Aucun avion japonais ne pouvait monter à l'altitude suffisante pour rencontrer le B29 américain au dessus des montagnes. Seul ce B29 allégé pouvait les traverser.

  • Raymond Labelle - Abonné 6 août 2015 07 h 44

    Et pourquoi Nagasaki?

    Même si on acceptait la version officielle (et l'auteur en explique fort bien les failles), celle-ci expliquerait Hiroshima, mais on pourrait encore se demander: pourquoi une deuxième bombe atomique? Pourquoi Nagasaki?

  • Antoine W. Caron - Abonné 6 août 2015 11 h 50

    Truman vs Johnson

    De façon encore plus claire maintenant, avec tout ce que nous savons, l'utilisation des bombes atomiques au Japon est un crime contre l'humanité. C'est d'une parfaite ironie que Truman, un criminel à mes yeux, soit la plupart du temps considéré comme un plus grand Président que LBJ, lequel a été crucifié pour l'enfoncement des USA au Vietnam alors que ses réalisations à l'interne en font le Président le plus progressiste de l'histoire américaine.