Camillien Houde et la conscription maudite

Opposé à la conscription obligatoire, le maire Camillien Houde sera envoyé dans un camp d’internement durant une partie de la Seconde Guerre mondiale. Sur la photographie, le maire Houde (en manteau gris pâle), photographié le 26 mars 1935.
Photo: Archives Ville de Montréal Opposé à la conscription obligatoire, le maire Camillien Houde sera envoyé dans un camp d’internement durant une partie de la Seconde Guerre mondiale. Sur la photographie, le maire Houde (en manteau gris pâle), photographié le 26 mars 1935.

L'entrée en guerre en septembre 1939 ramena à la surface le souvenir de la conscription maudite. Allait-on cette fois-ci encore devoir envoyer nos soldats en Europe se battre pour l’Angleterre et son empire ? Comme en 1917, par décision du premier ministre Borden, au nom du Canada anglais uni au-delà des partis.

Pour se défendre, les Canadiens français mirent leur confiance dans les libéraux. Avec eux, c’est promis, il n’y en aurait pas : « Nous sommes le rempart, la muraille qui vous protège », dira en octobre 1939 Ernest Lapointe, no 2 du gouvernement à Ottawa. Après tout, le Canada français ne serait pas le seul dans l’Empire à s’y refuser : en 1914-1918, l’Australie la rejeta deux fois par référendum, tandis qu’en Irlande, Londres dut se résigner à ne pas l’imposer (il n’y en aura pas non plus en 1939-1945, ni en Australie ni en Irlande du Nord).

La déclaration du 2 août

Le tableau s’assombrit en juin 1940 après qu’Ottawa eut décidé de l’enregistrement obligatoire de tous les citoyens âgés de 14 à 60 ans. Cela va nous mener droit à la conscription, cria-t-on, comme en 1914-1918 ! Il faut s’y opposer, tout comme l’avait fait en 1916 J.S. Woodsworth, ce ministre méthodiste de Winnipeg, militant pacifiste, proche du peuple. « This registration is no mere census. We are bound to resist what will unvariably lead to forced service », écrit-il dans le Free Press du 28 décembre 1916. Il perdit son poste de fonctionnaire provincial, mais ne fut pas autrement inquiété.

À Montréal, Camillien Houde s’y opposa vertement. Lui, c’était quelqu’un, sept fois élu maire à la Ville, trois fois au Parlement de Québec, « le p’tit gars de Sainte-Marie » qui deviendra « Monsieur Montréal ».

« Je ne m’inscrirai pas, et j’invite les Montréalais à ne pas le faire non plus », annonça-t-il aux journalistes convoqués le 2 août, en ajoutant : « Le Parlement n’a pas le mandat de voter la conscription. Si le gouvernement veut un mandat, qu’il vienne devant le peuple, sans, cette fois, le tromper. » Position forte, mais que pouvait-il craindre ? N’était-il pas protégé par l’exemple de Woodsworth, devenu entre-temps député de Winnipeg, puis chef et conscience morale du CCF/NPD, qui, en septembre 1939, au moment de la déclaration de guerre, n’hésita pas à renouveler son plaidoyer pacifiste à la face même du premier ministre, ce qui lui vaudra l’hommage suivant de King : « Il y a peu d’hommes en ce Parlement pour lesquels j’ai un plus grandrespect. Je l’admire dans mon coeur, parce qu’encore et encore il a eu le courage de dire ce que lui dicte sa conscience, peu importe l’opinion que le monde aura de lui. Un homme de ce calibre est un joyau de n’importe quel Parlement. »

L’arrestation du 5 août
 

Le Canada était sorti grandi de la Première Guerre et entendait bien poursuivre sur cette lancée en 1940. Des Canadiens anglais veillaient au grain, y compris à Montréal. The Gazette avait à l’oeil ce maire qui disait des choses choquantes. Un de ses journalistes entendit sa déclaration et s’empressa de la montrer à son patron. Le journal la publia illico, puis exigea d’Ottawa son arrestation.

Le gouvernement imposa deux conditions : pas de procès ni de photos, ce rapt doit absolument se passer loin du regard public! (« The Mackenzie King Record », Vol. 1, p. 104). Tard le soir du 5 août, à l’hôtel de ville, la GRC s’empara de Houde et l’expédia à l’aube vers les camps d’internement, Petawawa, puis Frédéricton, d’où il ne fut libéré qu’en août 1944, quatre ans plus tard. Entre-temps, le gouvernement gagna le référendum d’avril 1942, puis imposa la conscription en 1944.

À son retour, le 18 août, le peuple de Montréal réservera à « son maire » le plus fier des accueils, puis le reportera au pouvoir jusqu’en 1954. Mais pendant ces années de « mesures de guerre », le Québec fila doux. Aucune émeute n’éclata, aucune grande manifestation, aucune pétition de masse ne furent organisées pour protester contre cette iniquité faite au maire. S’ils ont pu faire ça à un si grand personnage, que ne feraient-ils pas à de simples citoyens ? pensa-t-on dans nos villes et nos villages. La Peur avait gagné. En touchant à Houde, c’est tout un peuple qu’on frappa de stupeur.

Houde devant l’histoire

En ce 75e anniversaire, et pour nous aider à prendre la bonne mesure de cet acte frondeur de Houde, relisons ce qu’avaient à dire sur la conscription, laquelle est à la source même de cet acte, deux Canadiens anglais très engagés à l’époque, le constitutionnaliste Frank Scott et l’historien Arthur Lower.

Frank Scott, en 1942 : « Ce NON massif du Québec, ce n’est pas à la guerre en soi qu’il répondait, mais à l’idée de guerre impériale. C’est exactement ce qu’avait compris le maire Houde. La question, pour le Québec, était la suivante : “ Le gouvernement peut-il conscrire des Canadiens pour la défense de l’Angleterre et de l’Empire britannique ? ” Rien de bien nouveau, cela remonte à 1763. Ce que le Québec a voulu dire, c’est qu’il ne veut pas que ses fils meurent pour un pays qui n’est pas le leur. Il n’y a là rien d’étonnant » (« What did “ NO ” mean ? », Canadian Forum, juin 1942).

Arthur Lower, en 1967 : « Prendre un homme, le sortir de chez lui, lui enfiler un uniforme, puis l’envoyer se battre et peut-être se faire tuer : peut-on imaginer plus grave atteinte à son droit à la vie privée, à sa liberté ? Pour que cela soit justifié, il faut que la population quasi unanime fasse corps avec son gouvernement. Or, le Canada ne remplit pas cette condition. Certes, pour les deux tiers de notre population, le compte est bon. Mais pour le tiers restant, on en est loin : deux guerres mondiales l’ont amplement démontré. […] Ainsi, on peut affirmer qu’en 1942, la conscription représenta, pour ce tiers de notre population, la plus grave des attaques contre ses libertés » (My First Seventy-Five Years, 1967, p. 260).

5 commentaires
  • Danielle Dufresne - Abonnée 5 août 2015 09 h 12

    Émilien Dufresne

    Bonjour,

    Mon père Émilien Dufresne avait 18 ans lorsqu'il s'est enrôlé pour la 2e Guerre mondiale. Il a été entraîné à Rimouski, à Québec et à traversé la grande mer. Trois ans à Londres et entrainement en Écosse. Le 6 juin il a débarqué en Normandie. Il a ainsi participé à l'événement majeur qui a marqué le début de la fin de la guerre. Il a été prisonnier des Allemands, a traversé l'Allemagne à pied, a reconstruit la nuit ce que détruisais les avions alliées le jour, toujours avec la possibilité d'être tué par un tir ami. Il est revenu à 24 ans. Conscient que toute cette guerre avait soulevé des passions et qu'il était, en tant que volontaire, à contre-courant. Il nous a parlé de cette expérience fondatrice de sa vie à l'âge de 77 ans! Motus et bouche cousue! nada, niet, rien! Heureusement, il s'est décidé d'en parler non pas pour se glorifier, mais bien pour sensibiliser les jeunes - disait-il - à l'importance de la paix, car la guerre est dure. Il est décédé à 92 ans il y aura trois mois demain le 6 août. Il a eu à ses funérailles un bel hommage des militaires et il a été reconnu comme un héros dans sa communauté gaspésienne de Cloridorme ou un lieu portera son nom.
    Une expérience marquante et importante a été gardé sous silence durant 53 ans, parce qu'il était certain qu'au mieux cela n'intéresserait personne et qu'au pire il se ferait critiquer. Je rend hommage à mon père aujourd'hui pour l'entièreté de sa vie. Bravo papa et paix à ton âme!

    • Raymond Labelle - Abonné 5 août 2015 14 h 06

      Cette histoire me rappelle celle du lieutenant Schreiber, en France. Avec la conviction que son histoire n'intéresserait personne, ça n'est que devenu nonagénaire que le lieutenant Schreiber a décidé de raconter et encore, parce qu'un ami a insisté. Oui, ce sont des héros.

      L'histoire du lieutenant Schreiber, et comment a tourné sa volonté de finalement la raconter, se retrouve dans ce très beau livre de Andreï Makine: "Le pays du lieutenant Schreiber".

      Ici, un petit aperçu du livre: http://www.parismatch.com/Chroniques/Valerie-Trier

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 août 2015 07 h 42

      Mon père est allé lui-aussi, librement. Il n'a pas calculé le pour et le contre de la conscription, il n'a pas décider d'appuyer l'Angleterre; il a levé les yeux, a vu Hitler et il a décidé que lui...«il ne passera pas». Question de point de vue, j'imagine.

      PL

  • Danielle Dufresne - Abonnée 5 août 2015 21 h 10

    calepin

    J'ai écrit avec mon père Émilien un petit livre intitulé Calepin d'espoir aux Éditions du Septentrion. Vous y lirez l'histoire peu banale de mon père.

  • Marie-José Gagnon - Abonnée 6 août 2015 11 h 45

    Camilien Houde

    Mon grand père Ludger Bastien qui avait été le premier député autochtone élu à l'Assemble Nationale (1924-1927) était très ami avec lui. Il allait le voir en prison.

    Marie-José Gagnon