Architecture nature

La pêche sportive a engendré un riche patrimoine bâti, à l’architecture diversifiée
Photo: Pierre St. Jacques La pêche sportive a engendré un riche patrimoine bâti, à l’architecture diversifiée

Du plus modeste chalet aux vastes domaines, les camps de pêche qui parsèment le Québec ont une architecture distinctive, en symbiose avec la nature. Mais ce patrimoine bâti est fragile, d’autant plus qu’il est méconnu et isolé.

La pêche sportive a engendré un riche patrimoine bâti, à l’architecture diversifiée. Deux grandes tendances se dessinent toutefois pour les camps de pêche construits entre 1850 et 1950 : l’architecture rustique en bois rond et celle d’inspiration pittoresque.

Les chalets en bois rond les plus anciens, faits de matière première bûchée sur place, reprennent les méthodes de construction rudimentaires des premiers colons et des bûcherons. Dans cette technique d’empilage des billes de bois, les extrémités des pièces s’entrecroisent à mi-bois et forment saillie aux angles du bâtiment. Au début du XXe siècle apparaît le modèle architectural des log cabins, typiquement nord-américain. La rusticité devient alors davantage un style : plusieurs bâtiments sont simplement revêtus de dosses (face bombée de la première planche sciée d’un tronc d’arbre), qui donnent l’apparence du bois rond. Mais, qu’ils soient de véritables constructions en pièce sur pièce ou des bâtiments plus modernes aux allures de chalet rustique, ces camps de pêche, plantés en bordure d’un lac ou camouflés dans une épaisse verdure, se fondent habilement dans la nature.

Une architecture pittoresque, issue à la fois de l’architecture traditionnelle québécoise et des villas de bord de mer, caractérise d’autres clubs de pêche. Plus raffinées, ces constructions tout en bois se distinguent par de hautes toitures, de larges galeries couvertes ou des vérandas et d’imposantes cheminées en maçonnerie. Le revêtement — en clin de bois, en bardeaux de cèdre, en planches verticales ou en pièce sur pièce — est généralement peint en blanc. Les éléments d’ornementation, comme les encadrements d’ouverture, les bordures de toit et les composants de galerie, se démarquent souvent par leur couleur verte, un code chromatique très répandu en villégiature. Tout comme les bâtiments en bois rond, les camps pittoresques s’insèrent dans le paysage de façon remarquable.

Pendant l’âge d’or des clubs privés, plusieurs camps de pêche sont réservés à des gens aisés issus du milieu des affaires ou de la bourgeoisie. Il convient donc d’assurer un certain confort dans un cadre naturel et rustique. Les bâtiments d’accueil et d’hébergement sont meublés et décorés avec soin, avec de nombreuses références à la nature : tables, chaises et lits fabriqués en rondins, meubles décorés de motifs animaliers sculptés… Un vaste salon doté d’un imposant âtre en pierre, des plafonds hauts et une fenestration abondante rendent ces lieux accueillants pour les membres du club, leur famille et leurs invités de marque venus parler affaires dans un lieu enchanteur […].

La griffe des grands

 

La grande majorité des camps de pêche sont le fruit de techniques de construction traditionnelles et vernaculaires, ce qui n’empêche pas que certains ensembles doivent leur conception à des architectes canadiens et américains de renom. Parmi eux figure Edward Maxwell, à qui la compagnie Laurentide, de Grand-Mère, a demandé de dessiner des maisons pour ses dirigeants et des bâtiments pour son club de pêche. L’architecte new-yorkais Stanford White, pour sa part, a conçu plusieurs camps près de la rivière Restigouche, pour des villégiateurs très fortunés. Charles Warren, le créateur de plusieurs luxueuses villas à Pointe-au-Pic, a réalisé vers 1901 les plans du premier chalet du camp du lac Sainte-Anne, qui appartient aujourd’hui au parc national des Grands-Jardins.

Jusque dans les années 1940 ou 1950, des bâtiments de camp de pêche, même conçus par des architectes, sont encore construits avec des méthodes traditionnelles (bois rond ou queue d’aronde). La maison du gérant du camp de Sainte-Marguerite qu’a dessinée Alexander T. G. Durnford fournit un exemple éloquent de cette pratique.

Méconnus et menacés

 

Par leur nature même, les bâtiments des camps de pêche sont vulnérables : leurs composants en bois nécessitent un entretien constant. Depuis 1978, à la suite de l’élimination des droits de pêche exclusifs des clubs privés du Québec, plusieurs ensembles bâtis sont passés aux mains de pourvoiries ou d’organisations publiques comme la Sépaq. Certains propriétaires sont conscients de la valeur patrimoniale de ces bâtiments et les entretiennent avec soin, alors que d’autres les laissent se détériorer dans l’indifférence.

Nul doute que la méconnaissance de ce patrimoine bâti nuit également à sa conservation. Sauf pour quelques cas célèbres, comme le Triton Fish and Game Club de Lac-Édouard, en Mauricie, ou le Brandy Brook Sports Club de Restigouche, l’histoire et l’architecture des camps de pêche demeurent peu connues […].

L’autre obstacle à la conservation de ce patrimoine architectural ? L’isolement des sites loin dans la forêt, dans des territoires non organisés (TNO), des zecs ou des parcs nationaux. Ils sont souvent accessibles seulement par des chemins forestiers ou privés, ou par voie d’eau. Cet accès ardu aux anciens camps de pêche, conjugué à leur caractère très privé, fait qu’il est difficile de connaître leur état de conservation. Si, dans les années 1970, on comptait environ 2000 clubs de chasse et pêche sur le territoire québécois, leur nombre — surtout celui des chalets bien préservés — est aujourd’hui plus restreint.

Les camps de pêche protégés en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel sont rares. Les sites de pêche Matamajaw, à Causapscal, et Déry, à Pont-Rouge, tous deux classés site patrimonial, demeurent des exceptions. Mais il y a de l’espoir. Certaines villes et MRC commencent à citer certains ensembles. Parmi elles, la Ville de Shawinigan, qui a cité en 2009 le Domaine Beauséjour, composé d’une vingtaine de bâtiments construits entre 1885 et 1950. La MRC du Fjord-du-Saguenay, quant à elle, a cité en 2009 et en 2011 le chalet Antoine-Dubuc et le site de pêche de la pointe de Bardsville, tous deux situés dans le TNO de Mont-Valin. Reste que ces bâtiments constituent une part infime de ce patrimoine largement méconnu.


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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro (Été 2015, numéro 145) de la revue Continuité.


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