Rififi linguistique à Longueuil

Caroline St-Hilaire, mairesse de Longueuil
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Caroline St-Hilaire, mairesse de Longueuil

Robert Myles, chef de l’opposition au conseil municipal de Longueuil et conseiller de l’arrondissement de Greenfield Park, fait suer ses collègues par son obstination à répéter en anglais chacune de ses interventions. Les gens soupirent, regardent au plafond, consultent leur montre, bref, on s’emmerde dans l’inutilité, car tout le monde dans la salle parle français et certains ne doivent même pas comprendre un mot d’anglais.

L’affaire présentait jusqu’ici un petit côté cocasse dans le style du Dîner de cons, mais voilà qu’un bon soir, la mairesse Caroline St-Hilaire, excédée par ces pertes de temps, s’impatiente et demande à M. Myles de n’intervenir qu’en français. Il refuse et continue son jeu. Les esprits s’échauffent. Le ton monte. La mairesse demande publiquement un renforcement de la loi 101. Elle reçoit alors sur Facebook un torrent d’injures d’une teneur impubliable — en anglais, bien sûr —, le tout couronné par des menaces de mort. Du coup, on sort du Dîner de cons.

Essayons de comprendre ce qui se passe. M. Myles, par sa tactique, cherche évidemment à consolider sa base électorale anglophone à Greenfield Park. Il faut savoir que la loi 101 permet de reconnaître un statut bilingue à une ville ou à un arrondissement lorsque le nombre d’anglophones dépasse 50 % de sa population. Or au recensement de 2011, les anglophones ne représentaient plus à Greenfield Park que 33,8 %. Une importante minorité. Mais une minorité. Cependant, par courtoisie, on n’avait pas retiré son statut bilingue à l’arrondissement. Mais lorsque Robert Myles se lance dans ses envolées bilingues, il ne siège pas dans son conseil d’arrondissement, mais bien au conseil municipal de Longueuil, une ville où 97 % des gens parlent ou comprennent le français.

— « C’est bien du bruit pour un peu d’anglais », me direz-vous.

Il faut quand même rappeler qu’en 1977, la loi 101 a fait du français la seule langue officielle du Québec. Et ça pressait ! Les Québécois francophones représentent à peine 2 % de l’Amérique du Nord — massivement anglophone, elle — et chacun sait la pression formidable que subissent depuis toujours notre langue et notre culture. Si en 1977 on s’était croisé les bras, Montréal serait sans doute aujourd’hui majoritairement anglaise, la couronne montréalaise en voie de l’être, et le Québec tout entier engagé irrémédiablement sur la voie de l’assimilation.

— « Bon, je veux bien. Mais quel rapport avec l’affaire Myles ? »

Il y en a plus d’un. Les séances d’un conseil municipal sont des assemblées officielles où se discutent les affaires de la cité. La langue qu’on y utilise exprime la volonté du peuple par la voix de ses élus et, de ce fait, elle possède une grande force symbolique. En répétant tous ses propos en anglais, Robert Myles laisse entendre que le français n’est qu’une langue comme une autre et que la loi 101… eh bien, elle porte un bien joli numéro… et la santé, ça va, vous ?

— « Oui, mais il ne s’agit que d’un hurluberlu. Pourquoi en faire tout un plat ? »

Mettons les choses dans leur contexte. Des études montrent que la couronne montréalaise — et notamment la Rive-Sud — est en proie depuis des années à une anglicisation rampante qui fait reculer peu à peu le français. Pas surprenant qu’on soit devenu si sensible au mépris que certains affichent pour notre langue.

M. Myles n’a rien à craindre pour le moment d’une décision de Québec. Le gouvernement Couillard, prisonnier de sa base électorale anglophone, ne devrait pas trop l’embêter. Mais les gouvernements ne sont pas éternels… Peut-être serait-il temps pour Robert Myles de tenir compte du fait que Longueuil est une ville française ?

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