Est-il possible d’exister en tant que femmes, au présent?

La liste est longue des disparitions de femmes. Il faut lire le long roman 2666 de Roberto Bolano pour sentir dans son corps l’extrême violence, mais aussi la terrible mécanique des femmes éliminées à Ciudad Juárez, au Mexique ; des femmes-déchets, comme dans cette scène du long métrage de Ridley Scott The Counselor où le personnage joué par Penélope Cruz se retrouve poussé par une pelle mécanique dans une immense pile de détritus. Elle est de la même espèce que les déchets, nous dit le film, un être humain jetable.

Ce n’est pas si différent des jeunes filles humiliées et amenées au suicide par le biais d’un « slut-shaming » dont le dispositif premier est le téléphone cellulaire ou la caméra vidéo. On pousse les femmes vers l’image, vers leur propre image. On les encourage à entretenir cette relation impossible avec ce qu’elles voient dans le miroir. On entretient de mille façons un narcissisme malsain qui a à voir avec le regard des autres, puis on tourne la caméra sur elles, contre elles, comme une arme, un regard de Gorgone qui va les sidérer. C’est le regard des femmes sur elles-mêmes qui les fait mourir, un regard qui ne leur appartient plus, dépossédées par le monde de l’image.

Les donner à voir

Le monde de l’image, c’est entre autres Hollywood, et Hollywood ne sait plus quoi faire avec celles-ci. Dans un texte paru dans la programmation des 15e journées cinématographiques dionysiennes (février 2015), l’écrivaine Virginie Despentes affirme que le cinéma est une industrie inventée, manipulée et contrôlée par des hommes. Le cinéma est rempli de détails qui fabriquent le genre, et en particulier, ce que ça veut dire être une femme. Les femmes lisent rarement un journal, sur le grand écran, et elles sont rarement assises à ne rien faire pendant qu’un homme s’active dans la cuisine, par exemple. Elles se lavent souvent, on aime les montrer en train de s’habiller ou de se déshabiller, parce qu’on aime avant tout les voir nues. En fait, on aime les donner à voir.

Il ne s’agit pas de condamner le cinéma en bloc, dit Virginie Despentes, parce que le cinéma donne aussi des héroïnes fortes qui participent à briser les codes. Mais dans l’ensemble, quand le cinéma fait les femmes et fabrique le genre féminin, il le fait en plaçant les hommes au centre de la vie de celles-ci. D’où l’importance du test inventé par Alison Bechdel qui consiste à chercher dans un film si, quand deux femmes sont ensemble, elles parlent entre elles d’autre chose que d’un homme.

Le résultat est effarant. La grande majorité des films échoue au test. Alors que le test inverse est parfaitement ridicule : les hommes parlent entre eux de toutes sortes de choses autres que des femmes. Qu’en conclut Virginie Despentes sur ce que dit le 7e art au sujet des femmes ? Que deux femmes ne peuvent pas faire avancer l’action ensemble. Celles-ci ne valent la peine d’être représentées que dans leur rapport aux hommes. C’est l’homme qui est « le verbe ». Et pour Despentes, il y a là une forme de propagande.

Poupées de cire

Les femmes disparaissent presque entièrement des écrans dès qu’elles frôlent l’âge de 40 ans. Et là aussi, la perversion consiste d’abord à bien leur faire comprendre qu’à partir de cet âge-là, elles ne méritent plus d’être vues et donc qu’elles n’existent plus, pour ensuite les humilier publiquement quand, pour survivre, elles se plient à la demande implicite qui leur est faite – ne vieillissez pas – en ayant recours à la chirurgie esthétique et à d’autres artifices. Rien n’y fait. Elles disparaîtront de toute façon.

Parce qu’on veut l’actrice telle qu’elle était, non seulement avant que les années n’aient laissé de traces sur elle, mais parce qu’on aime les corps et les visages immuables, plastiques, des images sur lesquelles on peut compter. On ne veut pas d’une actrice qui change de visage. D’où le déchaînement médiatique contre Renée Zellweger et Uma Thurman, au cours des derniers mois. Accusées d’avoir eu recours à la chirurgie esthétique, dénoncées partout comme étant « transformées », on aurait dit qu’elles avaient commis un crime, on aurait dit des criminelles de l’image — comme si leur corps (et en particulier leur visage) était devenu une offense. Mais de quel crime s’agit-il ? Qui a fait quoi à qui ?

Ce qui se passe à Hollywood n’est pas très différent de ce qui se passe dans le monde ordinaire. Les études abondent qui montrent la difficulté que ça représente pour les femmes de passer le cap de la quarantaine. C’est plus qu’une question superficielle, esthétique. C’est plus qu’une question d’ego et de valeur des femmes « plus vieilles » sur le marché de la séduction. Ça a à voir avec autre chose, aussi, que la question de la reproduction (on ne serait plus bonnes à rien parce qu’on ne pourrait plus faire d’enfants).

La question que je me pose c’est : qu’est-ce que ça veut dire quand on sort les femmes du temps ? Quand on refuse le vieillissement des femmes, quand on rêve de femmes arrêtées dans le temps (éternellement jeunes, dès lors pas vraiment réelles, des femmes-objets, donc, des filles en série) ? Est-ce qu’on n’est pas en train de dire que les femmes ne sont jamais véritablement des « contemporaines » ? Est-il possible d’exister, aujourd’hui, en tant que femmes, au présent ?

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du numéro d’été de la revue À Babord.
7 commentaires
  • Colette Pagé - Inscrite 7 juillet 2015 11 h 27

    La femme face à son miroir !

    Se pourrait-il que les femmes soient trop exigeantes envers elles-mêmes ? Se pourrait-il également que les femmes ne soient jamais satisfaites de leur image ?
    Poser ces questions, c'est comprendre qu'avec l'arrivée des médias sociaux les femmes n'ont jamais de repos. Victime de l'instantané, de la jeunesse à tout prix comme il doit être difficile d'être une femme... et d'accepter que le vieillissement fait partie de la vie. Ce n'est pas vraie qu'après 40 ans les femmes perdent de leur charme malheureusement face à leur miroir les femmes pensent le contraire se comparant toujours aux autres.

    • Louise Melançon - Abonnée 7 juillet 2015 11 h 53

      Vous ne posez pas les questions comme nous amène à le faire l'auteure, Martine Delvaux... Malgré le travail que les femmes ont fait dans le mouvement féministe, le monde de l'image, des médias, etc. ont fait le travail inverse du féminisme: garder les femmes dans le fait d'être OBJET plutôt que des sujets de leurs pensées, de leurs vies, de leur être...

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 7 juillet 2015 12 h 51

    Pour ce que j'en constate!

    Je fréquente assidument quelques séries policières américaines,"NCIS:enquêtes spé-
    ciales;Une femme exemplaire;Élémentaire;Longmire;La loi et l'ordre:crimes sexuels;
    Perception;Rizzoli et Isles.Je suis loin d'y observer et très loin d'y remarquer que les
    femmes de ces séries ne sont pas "contemporaines" et qu'elles existent fortement en
    tant que femmes du présent et au présent!!

    Je suis d'avis que les valeurs humaines véhiculées par les scénarios de ces séries
    populaires sont nettement plus ancrées dans les réalités d'hier,d'aujourd'hui et de
    demain et qu'elles en reflètent la vraisemblance dans laquelle les rôles des femmes
    ne sont pas du tout ceux des messages publicitaires qui les financent.Sinon,je ne
    supporterais pas.
    Distinguons donc le moulin à vedettes oscarisables des longs métrages formatés par
    des studios disneylandeux,de ces équipes de tâcherons qui portent les séries semai-
    nes après semaines.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 7 juillet 2015 13 h 37

    Est-il possible ?

    Il y a une réflexion que vous ne faites jamais et c'est la part de responsabilité des femmes elles-mêmes. Est-il possible que vous soyez autre chose que des victimes, parfois au moins ? Vous ne pouvez me faire croire que toutes les femmes qui travaillent dans cette industrie du paraître sont d'innocentes victimes. Vous ne me ferez pas croire non plus que toutes les femmes en souffrent, beaucoup y prennent leur pied et leur intérêt.

    Cessez de vous demander si vous pouvez et faites-le. Vous utilisez abondamment le «on» et cela ne vous aide pas. C'est qui ça «on» ? C'est personne.

  • Jacques Morissette - Inscrit 7 juillet 2015 14 h 06

    L'important est surtout de savoir s'accepter tel que nous sommes.

    Des femmes d'un certain âge, aussi des hommes, n'ont rien à envier à d'autres plus jeunes, mais qui ont du mal à s'accepter comme elles et ils sont. Vouloir changer de peau, c'est peut-être le signe de quelqu'un qui accepte mal de vieillir.

    Je parle de l'âge chronologique. Parce qu'il y a des gens qui sont vieux, même jeunes, du fait que l'âge, par exemple l'apparence physique ou la psychologie, entre autres, ne correspondent pas toujours à l'âge chronologique.

    Nous nous sentons vieux au fond moins pour l'apparence que nous avons que par notre aptitude à accepter qui nous sommes, . Si une personne obèse peut rendre mal à l'aise, c'est moins pour son apparence physique que son attitude face à elle-même.

  • Normand Chaput - Inscrit 7 juillet 2015 15 h 52

    encore la faute des autres

    Oui madame vous pouvez exister entant que telle dans le monde actuel. Quelques conseils cependant pourraient vous aider.

    Coupez dans les dépenses relatives aux soins de beauté y compris les revues, vêtements ou autres charlataneries
    Préparez votre quarantaine
    rangez vos miroirs
    servez-vous de votre tête et surtout cessez de chercher à qui la faute
    puisqu'il doit nécessairement y avoir faute n'est-ce-pas. Sinon vous seriez la plus belle, la plus riche et la plus désirée.

    • Claire DuSablon - Abonné 7 juillet 2015 18 h 09

      et il ne peut s'empêcher de donner des conseils... un vrai curé.