Le milieu culturel n’en finit plus de faire des «efforts»

La ministre Hélène David
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La ministre Hélène David

Lettre à Hélène David, ministre de la Culture et des Communications

Madame la Ministre,

Vous aviez annoncé en mars dernier que la culture était épargnée dans le budget de votre gouvernement et que son enveloppe était même bonifiée de 2,8 %. Trois mois plus tard, vous informez le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) qu’il subira pour l’année en cours des compressions de 2,5 millions de dollars et vous spécifiez que, de cette somme, 550 000 $ doivent être imputés aux organismes et associations qui défendent les intérêts des artistes. Cela, nous dit-on, « dans le but de contribuer à l’effort budgétaire gouvernemental ».

Après 15 ans passés à l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), aux postes d’administratrice, de vice-présidente et, maintenant, de présidente, permettez-moi de vous dire, Madame la Ministre, à quel point le mot « effort » m’est familier, que ce soit en ce qui a trait à la résolution de problèmes, à la gestion de crises, à la recherche de fonds, à la concertation du milieu du livre ou à la mise sur pied de services nécessaires aux écrivains. Permettez-moi également de vous dire à quel point les efforts que fournissent ceux qui travaillent dans ces organismes dont vous diminuez de 12,5 % la subvention au fonctionnement sont épuisants. Le milieu culturel n’en finit pas de devoir se renouveler, de devoir remonter la côte de Sisyphe, sachant qu’arrivé au sommet une décision sur laquelle il n’aura pas de contrôle le fera éventuellement rechuter.

À quel prix ?

L’UNEQ, depuis plusieurs années, cherche des moyens de répondre aux besoins de ses membres avec l’argent dont elle dispose. Nous avons pris plusieurs mesures qui nous ont permis de faire des économies sans toucher aux services, mais voici que vous nous apprenez que notre effort a été vain parce que nous devons contribuer au vôtre qui a préséance. Mais à quel prix pour tous les artistes dont vous affirmez qu’ils ne seront pas touchés par ces compressions puisque, vous semble-t-il, la création, la diffusion et la production sont protégées ? À quoi alors croyez-vous que servent les regroupements artistiques ? Comment pouvez-vous penser que vous épargnez la création alors qu’en baissant les revenus de ces organismes vous privez en partie les artistes de l’aide qu’ils leur apportent ? À l’UNEQ, nous offrons à nos membres des services de consultation juridique et fiscale, et de la formation professionnelle (entre autres, pour les soutenir dans leurs responsabilités d’acteurs économiques). Nous organisons un parrainage pour les écrivains de la relève et des activités de diffusion de la littérature québécoise ici et à l’étranger. Nous avons aussi contribué à la mise sur pied de Copibec et du Festival international de la littérature, et assurons un lien soutenu avec les écrivains et leur milieu dans toutes les régions du Québec. Récemment, nous avons même innové en lançant Opuscules, une application mobile sur la littérature québécoise (avec l’aide financière de ce CALQ dont vous réduisez aujourd’hui les ressources).

Nous travaillons sans relâche à la défense des droits socio-économiques des écrivains dont, vous le savez, le revenu annuel médian est de 2450 $. Ai-je besoin, dans ces conditions, de vous convaincre que les écrivains, comme les artistes en général d’ailleurs, ont besoin de leurs associations pour améliorer leurs conditions de pratique ? Les bourses à la création sont versées à 25 % des personnes qui les sollicitent et couvrent 13 % de la totalité des sommes demandées. Ce soutien ne contribue donc qu’à une fraction de l’effort créateur (vous me permettrez à moi aussi d’utiliser ce terme). Pourtant, l’art et la littérature ne reposent pas uniquement sur quelques artistes fortement médiatisés, mais sur l’ensemble d’une collectivité artistique dont la production assure le dynamisme de la vie culturelle, et c’est pour cette collectivité que les regroupements artistiques travaillent.

Un peu d’équité, quand même

Est-ce que la direction que prend votre gouvernement, que d’aucuns appellent « austérité » et que vous nommez « rigueur budgétaire », serait plus acceptable si l’effort exigé l’était de tous équitablement ? Peut-être. Mais comparez vous-même : l’indemnité de départ que votre gouvernement vient d’octroyer à un seul individu, l’ex-p.-d.g. d’Hydro-Québec, dépasse la totalité de ce que vous demandez actuellement aux associations artistiques. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Celui-là me frappe particulièrement parce que dans les deux cas, il s’agit de fonds publics.

Madame la Ministre, le milieu associatif culturel ne cesse de déployer des efforts, budgétaires et autres, et de tenir le cap avec très peu de moyens. Votre choix de lui retirer 550 000 $, sans préciser si cette ponction est récurrente, n’aura pas pour effet, et je vous cite, de « resserrer des structures administratives », mais d’affaiblir collectivement les artistes. Pourriez-vous, à votre tour, faire l’effort de reconnaître la contribution des regroupements artistiques au soutien à la création et revenir rapidement sur votre décision de sabrer leurs budgets ? Ce serait, à mon avis, une bien meilleure façon de préserver l’aide aux artistes comme vous dites vouloir le faire.


 
2 commentaires
  • Claude Champagne - Inscrit 27 juin 2015 12 h 30

    Je veux bien, mais...

    Au bénéfice des lecteurs, être membre de l'UNEQ coûte 140$/année.

    Quels bénéfices les écrivains retirent-ils de leur adhésion ?

    De belles paroles, des communiqués, des lettres aux journaux... Une aide juridique? Une heure par année. Une défense des droits des écrivains? Contrairement à l'Union des Artistes (UDA) ou la SARTEQ, l'UNEQ, depuis sa fondation en 1977, n'a toujours pas réussi à obtenir un contrat type pour le milieu de l'édition et ne dispose d'aucun processus légal afin que les auteurs impayés le soient. Je vous passe les détails politiques et juridiques. Un écrivain est invité à la radio, la télé : rien n'oblige les diffuseurs à le payer, contrairement aux comédiens, chanteurs, etc. Bref.

    L'UNEQ devrait exister pour une seule chose : la protection des auteurs, d'où le mot « union », comme dans syndicat. Et à ce titre, l'UNEQ ne remplit pas ce rôle. Les autres associations d'artistes protègent vraiment leurs membres et ont des programmes sociaux pour les aider.

    À quoi ça sert d'être membre de l'UNEQ? Je me le demande. Et je suis loin d'être le seul.

    Ceci dit, j'appuie les revendications de l'UNEQ, dans l'espoir qu'un jour, elle sera une véritable union. À ce moment-là, quand elle sera autre chose qu'une espèce de club social, je reprendrai ma carte de membre.

  • Danièle Simpson - Abonné 29 juin 2015 11 h 32

    Réponse à Claude Champagne

    Je tiens à préciser que l'UNEQ, contrairementà l'UDA et à la SARTEQ, ne dispose pas du pouvoir légal d'imposer aux éditeurs la négociation d'un contrat-type. En effet, la "Loi sur le statut professionnel des artistes des arts visuels, des métiers d'art et de la littérature et sur leurs contrats avec les diffuseurs (S32.01)" n'oblige pas les associations d'artistes et de diffuseurs à négocier une entente collective. Ceci explique qu'il n'existe pas de contrat-type dans le secteur du livre. Les comédiens, les scénaristes, les artistes de la scène, entre autres, disposent, eux d'un contrat-type, car ces secteurs sont régis par une autre loi qui impose la négociation. Cette information est largement diffusée depuis des années par l'UNEQ.
    Danièle Simpson
    Présidente de l'UNEQ