Entre répression et complaisance politique

Selon un rapport de la Ligue des droits et libertés, il y a eu près de 7000 arrestations à caractère politique au Québec depuis 2011.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Selon un rapport de la Ligue des droits et libertés, il y a eu près de 7000 arrestations à caractère politique au Québec depuis 2011.

L'élite politique et médiatique du Québec a poussé de hauts cris parce que des policiers portaient des pantalons bariolés lors des obsèques de Jacques Parizeau. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonçait une loi sur la neutralité de l’État. Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a affirmé qu’il importait que les policiers ne portent pas de signes religieux, pour préserver une apparence de neutralité. Plusieurs éditorialistes et chroniqueurs entonnent la même rengaine depuis des années. Avec la mort de Jean Doré, de nombreuses voix ont à nouveau avancé qu’il était de la plus haute importance que les policiers portent l’uniforme.

Répression policière

Que de débats passionnants ! Or, j’ai cherché en vain des réactions de cette même élite politique et médiatique au rapport lancé il y a deux semaines par la Ligue des droits et libertés (LDL), intitulé « Manifestations et répressions : points saillants du bilan sur le droit de manifester au Québec ».

Il est vrai qu’on n’y parle ni de pantalons bariolés ni de signes religieux, mais seulement de répression arbitraire, de profilage politique et de brutalité policière. Ce rapport rappelle ainsi qu’il y a eu près de 7000 arrestations à caractère politique au Québec depuis 2011. 7000 ! Le rapport indique que contrairement au discours des autorités politiques et policières, il n’y a aucun lien logique entre la divulgation de l’itinéraire et le droit de manifester. Sur 139 manifestations au trajet inconnu, 23 ont été la cible de répression ou ont même empêchées de débuter, alors que 116 autres ont pu filer dans les rues sans que la police intervienne.

Le rapport souligne également que pour 85 % des personnes arrêtées, les procès se sont terminés sans condamnation. La police empêche donc les gens de manifester en arrêtant en masse, sans se préoccuper des suites juridiques. Le rapport évoque aussi l’utilisation d’armes potentiellement mortelles, comme les grenades sonores et les irritants chimiques. Selon le code de procédure de la police, ces armes ne devraient être utilisées que pour cibler des individus qui représentent une menace très grave, jamais pour disperser des foules. Or leur utilisation est devenue presque banale.

Complicité de l’élite politique

J’ai commencé à militer vers 1990, lorsque les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont obtenu l’autorisation de porter un turban. Que l’élite politique et médiatique se rassure : je n’ai depuis jamais croisé un seul policier portant des signes religieux, lors des nombreuses manifestations auxquelles j’ai participé au Canada. L’apparence de neutralité de la police serait donc sauve, si elle ne tenait qu’à une pièce de vêtement. Mais ce n’est pas le cas. Sans parler ici des profilages racial et social, la neutralité politique de la police est un mythe, comme le savent bien les milliers des citoyennes et citoyens mobilisés qui ont été insultés, brutalisés (et parfois gravement blessés), arrêtés et accusés de manière arbitraire et discriminatoire. En comparaison à ces abus de droits et ces sévices plus ou moins violents, la couleur des pantalons et d’éventuels signes religieux apparaissent comme des enjeux insignifiants.

Enfin, le rapport rappelle que les politiciens encouragent la répression policière et le profilage politique parce qu’ils ne dénoncent que la « violence et l’intimidation » de mouvements sociaux, mais jamais celles des policiers. On félicite plutôt ces derniers avec insistance, soulignant leur professionnalisme même si un manifestant a perdu un oeil quelques heures plus tôt.

Le rapport épingle le ministre de l’Éducation, François Blais, qui suggérait aux établissements d’enseignement d’expulser deux ou trois étudiants par jour, pour faire passer le goût de militer dans les campus. On aurait pu aussi mentionner le maire Denis Coderre. Il a réagi en février à la décision du juge Richmond, qui déclarait au sujet du règlement P6 que la « banalisation de cette violation de la loi par des officiers supérieurs du SPVM est ahurissante ». Candide, le maire Coderre y allait d’un commentaire sur Twitter : « P6 toujours valide […] s’agit d’interprétation technique et problème de preuve ». Aucune considération pour les milliers d’individus injustement traités par le SPVM.

[...] Nous vivons la période la plus marquée par la répression politique de l’histoire du Québec contemporain, mais l’élite politique et médiatique ne se préoccupe que de la tenue vestimentaire des policiers. Elle dit se soucier de la neutralité des policiers, mais reste silencieuse quand les mouvements sociaux sont la cible de profilage politique, ou même en redemande avec insistance et félicite les policiers qui savent pouvoir réprimer en toute impunité. Dans ce contexte, que des politiciens s’offusquent face à des policiers qui portent de drôles de pantalons et (éventuellement) des signes religieux, est non seulement risible : c’est scandaleux et révoltant.

3 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 juin 2015 06 h 25

    … ??? …

    « Elle dit se soucier de la neutralité des policiers, mais reste silencieuse quand les mouvements sociaux sont la cible de profilage politique » (Francis Dupuis-Déri, politicologue/membre, UQÀM/OPRSP)

    De cette citation, il est d’intérêt de savoir, ou de se rappeler, que l’élite politique demeure un fidèle allié du Système, d’un système prônant l’équilibre et l’harmonie entre des forces de société qui, l’interpellant, risquent, parfois ou toujours ?, sa crédibilité, son dérapage ou son existence !

    De plus, lorsqu’elle « reste silencieuse », cette élite fait beaucoup de bruit, des fois pour rien, et ce, comme avec ce genre d’exemple (anecdote perso) qui suit :

    Le lendemain d’une manifestation de l’Enfance de Duplessis-Léger, qui avait eu lieu à Québec devant le Parlement, deux gaillards en noir se présentaient à mon lieu de bénévolat pour chercher à m’accuser d’un méfait public (statue de Duplessis barbouillée en bleu) en me montrant une photo où j’étais assis sur mon bicycle en-train de colorer la-dite statue !

    Tout en leur répondant par la négative, Gustave, qui m’avait accompagné, arrive au bureau en me posant cette question : « Comment as-tu aimé voyager par le train ? ».

    Aussitôt cette question posée, et s’excusant « rapidement », ces deux gaillards …

    … ??? … - 26 juin 2015 -

  • Claude Paré - Abonné 26 juin 2015 09 h 40

    Qui donc porte des lunettes roses?

    J'ai été profondément insulté du silence autour de ce rapport sur les manifestations. En même temps, pendant près de deux semaines, après les funérailles d'état de Jacques Parizeau, on a parlé de ces pantalons roses.

    Et je me suis dit, malgré le sérieux du sujet, que les médias portent également la plupart du temps des pantalons de clown. C'est bien triste à dire et à constater, ceux qui devraient brandir la liberté d'expression comme valeur centrale de leur travail minimisent la portée de lois ou de comportements réduisant la liberté d'expression. Sont mises en valeur des actualités sans contenu réel, constamment, et ce de plus en plus fréquemment.

    Et comme dans bien d'autres situations, ce sont des lettres de lecteurs qui nous rappellent la réalité.

    Il faut aussi souligner que depuis l'apparition du «nouveau sheriff in the town», dont la figure et les paroles sont partout promues par les médias, sans véritable questionnement de ses décisions et de son langage, il y a eu resserrement dans l'application de P-6 : la police encercle très rapidement les manifestants lorsque le trajet n'est pas divulgué.

    Non ça ne va pas bien dans la cité, malgré le ronronnement des machines médiatiques autour de l'austérité.

    Lire à ce sujet la lettre sur les CPE dans cette même édition, qui remet les pendules à l'heure sur les différences entre les CPE et les garderies privées. Pendant tout un dimanche, à Radio-Canada, on nous a seriné une pseudo-étude «comptable» qui compare les pommes à des bananes. Je ne peux pas croire que cela soit fait innocemment, et à partir d'un certain moment, cela devient abrutissant. Pourquoi certains rapports sans valeur sont mis en exergue alors que d'autres, résultats de recherches sérieuses, sont relégués aux oubliettes?

  • J-F Garneau - Abonné 26 juin 2015 16 h 11

    Désolé

    "L'élite politique et médiatique du Québec a poussé de hauts cris parce que des policiers portaient des pantalons bariolés lors des obsèques de Jacques Parizeau."

    Désolé M. Dupuis-Déri, mais si je peux éclairer votre lanterne, en plus de "L'élite politique et médiatique 90% des québécois" a trouvé cela désolant.

    Et quand vous affirmez, sans rire ni sourciller, "Nous vivons la période la plus marquée par la répression politique de l’histoire du Québec contemporain", vous vous doutez surement que vous êtes dans le 5% qui voient tout en noir. Toujours. Et qui aiment se draper de grand drame. Qui voudraient bien faire partie de la grande persecution. C'est tellement plus chic dans un cocktail.
    Mais si on soustrait l'autre 5%, qui voit tout en rose, il reste quand même 90% des québécois qui voient quand même très clairement le gros bon sens.
    Je crains par ailleurs que vous ayez voyagé abondemment, et que vous savez donc trop bien à quoi ressemble la vraie répression politique, mais c'est tellement plus sympa de faire comme si.