Les fausses limites du logement social

Un projet de logement social communautaire dans l’arrondissement de Lachine. Des douzaines de projets en voie de réalisation s’ajouteront bientôt à l’offre de logement social existante à Montréal.
Photo: Lapointe Magne et associés Un projet de logement social communautaire dans l’arrondissement de Lachine. Des douzaines de projets en voie de réalisation s’ajouteront bientôt à l’offre de logement social existante à Montréal.

C'est avec un certain étonnement que nous avons pris connaissance des propos tenus par le porte-parole de l’organisme Clés en main, rapportés dans l’édition du 22 juin du Devoir. Car la situation qu’il décrit ne correspond absolument pas à ce que constatent l’immense majorité des intervenants qui viennent en aide aux personnes aux prises avec un problème d’accès au logement sur le territoire québécois.

Contrairement à ce qu’il prétend, les logements sociaux existants sont loin d’être vides ! Au contraire, la plupart des organismes qui les administrent ont à gérer des listes d’attente, l’offre actuelle ne suffisant pas à la demande. Dans une étude réalisée récemment par le Réseau québécois des OSBL d’habitation, la majorité des gestionnaires ont d’ailleurs confirmé n’avoir subi aucune perte locative au cours de la dernière année, leurs projets ayant constamment affiché un taux d’occupation de 100 %.

Mario Bousquet oppose le développement du logement social à la formule des subventions au loyer sur le marché privé favorisée par son organisme, qu’il présente comme plus efficace. Il s’en prend notamment au programme AccèsLogis, qui, selon lui, ne serait « pas adapté aux réalités ». Or, ce programme comprend précisément un volet destiné aux personnes seules ayant des besoins particuliers, y compris celles qui vivent avec des problèmes de santé mentale et sont à risque d’itinérance. Les projets développés dans le cadre de ce volet incluent une offre de soutien communautaire qui permet aux personnes qui en bénéficient non seulement de se loger, mais aussi d’être soutenues par des intervenants disponibles, qui les aident à réaliser leur intégration sociale.

Des douzaines de projets

À la suite de l’adoption de la Politique nationale de lutte contre l’itinérance, le gouvernement québécois avait prévu, dans son budget 2014-2015, d’augmenter la proportion des nouvelles unités réalisées en vertu du volet 3 du programme AccèsLogis pour mieux répondre aux besoins des personnes en situation ou à risque d’itinérance. Quelque 500 unités ont été réservées à ce type de projets, sur les 3000 alors prévues au programme.

Concrètement, ce sont des douzaines de projets en voie de réalisation qui s’ajouteront bientôt à l’offre de logement social existante. À Montréal, depuis le 1er janvier 2002, ce sont 1863 unités d’habitation — chambres ou logements — qui ont été réalisées sous le volet « itinérance » du programme AccèsLogis, dont plus de 500 sont réservées à des personnes ayant des problèmes de santé mentale. Cela s’ajoute aux autres projets qui logent aussi ces personnes, même s’ils ne leur sont pas spécifiquement destinés. Que cette offre ne suffise pas à répondre à tous les besoins, c’est une malheureuse évidence ; mais ce n’est pas en la diminuant, et encore moins en l’abolissant, qu’on l’améliorera !

S’il est possible que, dans certaines situations particulières et à court terme, l’option des subventions au loyer sur le marché privé s’avère utile pour une personne ou un ménage ayant besoin de se loger, cela ne constituera jamais une solution pérenne.

Fausse dichotomie

Le modèle de logement social avec soutien communautaire a largement fait ses preuves au Québec. Des milliers de locataires ayant des problèmes de santé mentale ou ayant vécu une période plus ou moins longue d’itinérance au cours de leur vie y ont trouvé une solution à la fois accessible et aidante, et en ont fait leur milieu de vie, certains depuis plus de 20 ans. En outre, les projets réalisés ont largement contribué à la revitalisation des communautés où ils sont situés — le plus souvent dans les quartiers centraux, là où la population visée est généralement concentrée.

La formule réductrice qui oppose « l’aide à la personne » à « l’aide à la pierre » et privilégie la première repose sur une fausse dichotomie. Car ces pierres abritent de vraies personnes, qui ont de vrais besoins. Et ceux-ci sont extrêmement diversifiés.

Les quelque 479 000 ménages locataires au Québec qui consacrent plus de 30 % de leurs revenus au paiement de leur loyer et pour qui le droit au logement est encore un mirage recoupent une variété de situations. Ce sont parfois des familles avec trois ou quatre enfants, qui ne trouvent plus sur le marché privé de logements qui soient assez grands et abordables pour les accueillir.

Ce sont des personnes aînées, le plus souvent des femmes, dont les faibles revenus de retraite les confinent à la pauvreté et pour qui l’offre des résidences privées dépasse de très loin leur capacité de payer. Ce sont aussi des personnes seules ayant toutes sortes de besoins particuliers, comme celles qui vivent des problèmes de santé mentale ou sont en situation d’itinérance. C’est à cette diversité de situations et de besoins que vient répondre l’offre de logement social.

Cette offre, il faut non seulement la maintenir, mais l’étendre et la bonifier. Car les besoins sont là, comme en témoigne lui-même le porte-parole de Clés en main. À cet égard, la récente décision du gouvernement Couillard (en voilà un autre qui privilégie les subventions au loyer sur le marché privé !) de couper de moitié le financement et le nombre d’unités qui seront réalisées dans le cadre du programme AccèsLogis devrait préoccuper tous ceux qui s’intéressent au sort des mal-logés.

La lutte contre l’itinérance et la réalisation du droit au logement pour tous et toutes exigent une action concertée et décisive ; la consolidation et le développement de l’offre de logement social et communautaire sont au coeur de toute stratégie qui se propose d’atteindre ces objectifs.

Stéphan Corriveau, directeur général du Réseau québécois des OSBL d’habitation (RQOH) ; Jacques Côté, président de la Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH) ; Édith Cyr, présidente de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) ; Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) ; François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

8 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 juin 2015 06 h 41

    … là où nous sommes ! ?

    « C'est avec un certain étonnement que nous avons pris connaissance » (Texte collectif, Mtl)

    De ce genre d’étonnement, cette douceur (log 101) :

    Au Québec, il existe plusieurs formules susceptibles d’aider des personnes qui, en situation permanente, ou ponctuelle, d’austérités de diverses origines (a économique, politique, sociale … .), cherchent à éviter l’« itinérance », ou quelque chose de semblable.

    De ces formules, et de leur libre-circulation en matière de disponibilité d’offres et services, il convient de penser qu’à elles-seules elles ne pourront jamais lutter sur et contre l’itinérance si les autorités concernées ou compétentes poursuivent leur chicane de clocher … pendant qu’il y a du monde qui ne cherche qu’à habiter quelque-part « un-ce » lieu où il fait du bien de, simplement, VIVRE et vivre ensemble !

    De plus, et de ce genre de chicane capable de faire évoluer ou pas le « dossier » vers sa résolution, qu’ajouter sinon cette importance de dresser la tente, de nicher …

    … là où nous sommes ! ? - 25 juin 2015 -

  • Hélène Gervais - Abonnée 25 juin 2015 07 h 47

    Très bonne réponse ...

    J'ai travaillé pour un GRT dans les années 80 à Montréal et j'ai eu la chance de vivre dans une coopérative d'habitation par deux fois à Montréal, et ça m'a beaucoup aidé financièrement. J'ai laissé ma place à d'autres par la suite. J'ai été très surprise du texte de ce monsieur de Québec qui ne privilégiait pas ce genre de construction. Mais la question que je me suis posée était celle-ci: Est-ce qu'à Québec il y autant de coop qu'à Montréal? Y a-t-il autant de personnes qui ont la chance d'y habiter et de s'en sortir financièrement?

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 juin 2015 07 h 53

    Ah! Savoir calculer en dollars au lieu de personnes!

    Merci pour ce texte.

    Ce que je comprends des élucubrations qui mènent au programme Clé en main, c'est qu'ainsi chaque dollar donne de meilleurs résultats... parce qu'il y en a moins!

    Comprenons : plus on cible précisément, plus on peut justifier chaque sou versé, et plus on a de résultats sur la ligne des totaux (ce que les gens d'affaire appellent bottom line dans toutes les langues).

    Ce truc aussi simplet qu'une règle de trois est tout juste bon pour les conservateurs ou les libéraux québécois. Ils pensent finances alors qu'il s'agit d'économie. Ils sont totalement dépassés mais voilà, ils ont des complets trois-pièces...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 juin 2015 08 h 19

    Belle photo !

    Parfait pour élever les poules.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 juin 2015 08 h 56

    belle photo, mais

    La photo montre un logement social tout neuf, pas laid. Mais le défaut du logement social est de regrouper tous les indigents dans un ghetto. On devrait plutôt viser à aider directement les gens pour qu'ils puissent se payer un logement décent où ils veulent, dans un voisinage qui leur convient (proche de parents ou de leur travail, par exemple).

    • Christian Montmarquette - Abonné 25 juin 2015 16 h 06

      «On devrait plutôt viser à aider directement les gens pour qu'ils puissent se payer un logement décent où ils veulent, dans un voisinage qui leur convient » - Bernard Terreault

      ..et subventionner éternellement «les propriétaires privés» et leurs sempiternelles hausses exagérées, avec des deniers publics sans jamais construite et culmuler un parc locatif gouvernemental pour venir en aide aux gens qui en ont besoin.

      Il existe une solution bien simple à ça.

      Contrsuire plus de logements sociaux dans plus d'endroits différents.

    • Bernard Terreault - Abonné 26 juin 2015 08 h 10

      A M. Montmarquette: les loyers à Montréal sont à peu près les moins chers de toutes les grandes villes du monde développé. Les propriétaires montréalais ne doivent donc pas être tous si rapaces -- je n'essaie pas de les défendre, je n'en suis pas un. Libre à vous de croire au marxisme, mais je crois que cette idéologie a assez démontré ses limites. L'obssession de détruire les capitalistes n'a mené qu'à les remplacer par des apparatchiks. Ce qui ne m'empêche pas de croire au devoir de l'État de règlementer le marché capitaliste et de travailler à éliminer l'inégalité des chances.

    • Philippe Dubeau - Inscrit 26 juin 2015 13 h 40

      L'ère des ghettos de HLM est terminée depuis longtemps. Il en reste beaucoup, et on ne va tout de même pas détruire des logements.

      Mais ce qui se construit comme logement social depuis 20 ans est géré par les locataires ou les communautés, et non l'état, et comprend une mixité de logements (pour les plus pauvres et les travailleurs à revenu modeste, par exemple).

      Les loyers de Montréal sont très bas quand on les compare au reste de l'Amérique du Nord, mais ça ne sert à rien de faire cela. Il faut les comparer aux revenus des Montréalais. C'est ce qu'indique le calcul du "taux d'effort". On accepte généralement qu'un ménage qui paie plus de 30% de son revenu en loyer est dans le trouble. Au Québec, ça c'est plus de 450 000 ménages.

      Enfin, l'objectif du logement social est de sortir les personnes de la pauvreté. Les PSL gèrent seulement la pauvreté existante. Ils n'augmentent pas la prise en charge des locataires sur leur milieu de vie, la solidarité et l'organisation communautaire qui contribuent à sortir le monde de la pauvreté.