Et si on regardait sous son propre oreiller?

«Chaque jour, mon inconscient s’imbibe de messages sociaux qui participent à définir la relation que j’entretiens avec mon image, mon corps, ma sexualité.»
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Chaque jour, mon inconscient s’imbibe de messages sociaux qui participent à définir la relation que j’entretiens avec mon image, mon corps, ma sexualité.»

Nous avons été profondément choquées, l’automne dernier, par le nombre de témoignages provenant de femmes qui, dans le Canada du XXIe siècle, portent le poids du silence d’une agression sexuelle passée, commise la plupart du temps par une personne de l’entourage. Pour une rare fois, le pays entier s’est « indigné ». Un peu comme on s’indigne devant des soldats assassinant des enfants en territoire palestinien : une horreur incompréhensible et lointaine qui semble n’avoir aucun lien avec notre réalité. Comme si la violence concernait uniquement les autres, mais jamais moi.

Et si c’était cette fiction de la barbarie de l’autre qui offrait à la violence sexuelle la complicité nécessaire pour s’attaquer à une Canadienne sur trois, à un homme sur six ? Se contentant de s’immiscer insidieusement sous l’oreiller des deux tiers restants, présente, mais silencieuse ; insérée dans mon idéal de beauté forgé par la pornographie, dans ma quête romantique d’une relation hétérogenrée entre prince charmant et belle endormie.

Chaque jour, mon inconscient s’imbibe de messages sociaux qui, bien malgré moi, participent à définir la relation que j’entretiens avec mon image, mon corps, ma sexualité. Je peux penser à ma visite au magasin du coin qui vend des strings pour fillettes de 5 ans et diffuse une musique faisant l’apologie du viol ou, à ce matin, alors qu’il m’était impossible de visiter une page Internet sans me heurter aux annonces pornographiques. Pour le Conseil du statut de la femme, « l’industrie de la publicité, la sexualisation des modèles proposés et la dictature de la mode conditionnent les jeunes filles à se soumettre au regard des hommes et renforcent le rôle de la femme-objet ». À une autre époque, Simone de Beauvoir observait que la jeune fille apprend très tôt à reproduire le regard mâle sur elle-même. Selon cette féministe, devenir femme implique d’apprendre à s’éloigner de soi pour poser un regard extérieur sur son être, réduit au rang d’objet décoratif.

En d’autres mots, l’hypersexualisation implique des schèmes psychologiques qui incitent les femmes à déserter leur corps pour le mettre sur l’étalage des mannequins et à le juger selon les critères établis par le boss du casting. Implants, la biaplastie, nymphoplastie, brachioplastie, lifting, injection de Botox, liposuccion et régime après régime après trouble alimentaire et anorexie, pour faire coïncider ce corps avec l’objet désiré par le consommateur. Celui-là même qui fait rimer beauté et domination et fait vendre des crèmes de peau blanchissante en Afrique et des opérations de débridage des yeux en Asie. Un même modèle donc, standardisé par le désir hétérosexuel du mâle blanc.

Cette quête du standard féminin ne fait pas uniquement des ravages sur la santé des femmes, elle s’incruste également dans la chambre à coucher. Pour répondre à des exigences modélisées, nous sommes prêtes à tant d’artifices et de sacrifices que nous finissons souvent par dépersonnaliser notre sexualité, la réduisant à une répétition mécanique de jeux de rôles inspirée des scénarios de domination. Ce type de sexualité ainsi normalisée ne peut laisser place à notre diversité : elle impose des rôles rigides basés sur des stéréotypes hétérosexistes, racistes, coloniaux et capacitistes. La femme de couleur sera folklorisée dans un rôle exotique (de la geisha asiatique docile et expérimentée à la femme noire dominatrice en passant par la femme latino chaude et sensuelle), la femme en situation de handicap sera invisible ou fétichisée, la lesbienne sera réduite à une performance destinée aux fantasmes mâles, etc. Mais peu importe le rôle imparti à la femme, le scénario prévoira toujours un homme (ou une femme masculine) pour jouer le dominant sexuel et une féminité toujours disponible pour répondre aux incontrôlables envies masculines. Ironiquement, l’Église s’est évertuée à nous imposer la croyance inverse pendant des siècles alors que la femme était dépeinte comme l’animal passionné succombant au désir pour corrompre l’homme rationnel civilisé ! C’est dire combien ces rôles n’ont rien de naturel et qu’ils relèvent plutôt d’une construction idéologique.

Tout comme la beauté, la sexualité est affectée par ce même processus d’auto-objectivation où la femme s’évaluera selon l’intérêt de celui qui la regarde, reléguant aux oubliettes ses désirs, préférences et besoins personnels. La femme développera sa sexualité en fonction du regard des autres, à un point tel que la communication avec ses propres envies intérieures sera de plus en plus discrète, voire absente. Une femme conditionnée à ce manège ressentira de moins en moins les signaux de son corps : il lui sera difficile, parfois impossible, de déceler un inconfort ou de profiter d’un plaisir charnel. Dans ces conditions, comment distinguons-nous une pratique sexuelle activement consentante d’une autre, docilement consentie par peur de déplaire ?

La majorité des agressions sexuelles se distinguent de tout autre rapport sexuel par l’absence de consentement et la présence de violence (qu’elle soit psychologique, émotionnelle, physique ou sexuelle), mais le contexte social propice à ces agressions se nourrit de cette ligne poreuse tissée de silences et de faux consentements. Alors, si nous commencions notre combat contre la violence sexuelle dans notre propre lit, en apprenant à ré-habiter notre corps différent et imparfait, en écoutant ses envies, puis en créant les mots pour parler de nos limites et de nos désirs ?

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro (vol. 34, no 1, printemps 2015) de la revue Droits et libertés.