Tirer la couverture à soi n’a pas sa place en classe d’histoire

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

L'incursion de Philippe Couillard sur la connaissance de l’histoire « canadienne » des Québécois rappelle une fois de plus la forte demande sociale qui s’exerce tant sur l’histoire que sur les enseignants d’histoire. C’est pourquoi tant l’histoire que les pratiques d’enseignement doivent reposer sur une démarche scientifique, en l’occurrence la méthode historique. La démarche scientifique, par la légitimité que lui confère sa méthodologie, offre une protection contre les pressions extérieures de divers groupes qui tenteraient d’orienter l’enseignement de l’histoire selon leurs objectifs spécifiques.

Ce que nous apprennent les didacticiens d’histoire, Henri Moniot et Peter Seixas en tête, est que l’histoire scolaire devrait permettre aux élèves, futurs citoyens, de décoder les différentes interprétations de l’histoire. Penser l’histoire, comprendre comment le savoir historique est construit, est essentiel à l’exercice de la citoyenneté. L’histoire scolaire doit s’assurer de rester au-dessus de la mêlée et utiliser le temps en classe d’histoire pour préparer l’élève à distinguer les interprétations historiques et à participer au débat plutôt qu’à le subir.

L’histoire dans notre programme de formation

La conception de la discipline historique dans le Programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) demande le développement chez les élèves d’outils de réflexion qui « rendent possible l’appropriation graduelle d’un mode de pensée historique » par le développement des compétences à « interroger les réalités sociales dans une perspective historique » et « interpréter les réalités sociales à l’aide de la méthode historique » afin que l’élève, futur citoyen, puisse « consolider l’exercice de sa citoyenneté à l’aide de l’histoire ». Notre programme de formation cherche donc à démontrer comment les historiens construisent les faits historiques pour permettre aux élèves, en toute conscience, d’agir en tant que citoyens avec une connaissance historique qui repose sur la méthode historique, donc la science. Une connaissance affranchie de toute influence politique.

Contesté depuis son implantation, le modèle didactique de la pensée historique n’en demeure pas moins un outil de développement d’une citoyenneté active qui place l’élève dans une posture critique et développe sa vigilance à l’égard d’affirmations historiques biaisées par des intentions politiques. Pourtant, le programme d’histoire en vigueur des années 80 jusqu’à la dernière réforme avait aussi dans ses finalités « l’utilisation de la démarche historique axée sur la compréhension du milieu et sur l’aptitude à interpréter objectivement les réalités historiques ». Il s’agit simplement d’une conception de l’histoire en tant que science et d’agir en conséquence avec les élèves en classe d’histoire.

Les défis de l’enseignement de la pensée historique

Outre les pressions extérieures qui s’exercent sur l’enseignement de l’histoire, plusieurs défis subsistent pour l’enseignement de la pensée historique. Par exemple, les manuels scolaires et les évaluations jouent un rôle central dans la pratique enseignante en orientant la pratique des enseignants et les attentes des élèves. Or, la recherche en didactique de l’histoire tend à soulever une inéquation entre les finalités du PFEQ et celles des manuels scolaires et des évaluations, plaçant l’enseignant dans une drôle de position où il doit préparer l’élève à autre chose que ce qui lui est demandé par le programme avec des outils n’y correspondant pas non plus.

Plusieurs recherches révèlent que la conception qu’ont les enseignants de l’histoire influencera sa pratique. Donc, la formation historique des enseignants, non pas en matière de connaissances brutes, mais plutôt sa connaissance de la méthode historique et sa propre pensée historique, est aussi un défi pour l’enseignement de l’histoire.

Face à tous ces défis, la moindre des choses que l’on puisse demander à notre premier ministre serait de s’abstenir d’influencer l’apprentissage de l’histoire et de donner les ressources nécessaires aux enseignants d’histoire pour faire face aux défis que posent nos programmes très complexes. Ces enseignants qui font de leur mieux en travaillant sans relâche et à qui je lève mon chapeau en cette fin d’année scolaire.

À voir en vidéo