Google, notre maître à tous

Dans son blogue «Les mutations tranquilles», le 1er juin, Fabien Deglise nous entretenait du Manifeste pour une pédagogie renouvelée, active et contemporaine, écrit par un collectif de chercheurs et d’enseignants. Curieux, je me suis précipité vers le texte en question, désireux d’y retrouver des éléments de réflexion sur le monde de l’enseignement. Malheureusement, ce que j’y ai trouvé n’est qu’un condensé de cette tristement célèbre réforme de l’éducation que les pédagogues du ministère ont tenté de nous rentrer dans la gorge et surtout dans le cerveau.

En fait, la vision de l’éducation et de l’enseignement qui nous est présentée par les auteurs de ce manifeste découle du mythe pédagogique qui stipule que l’acquisition de connaissances n’est plus importante étant donné que celles-ci sont dorénavant à la portée de tous les étudiants grâce à Internet en général, et à Google en particulier. D’où l’importance pour ces réformateurs de miser plutôt sur la construction du savoir, la créativité, la capacité de discriminer l’information, en somme sur ce que d’autres appellent les compétences transversales. « Dès que l’on évacue le besoin de retenir une somme phénoménale de connaissances et qu’on laisse cette tâche aux machines, c’est alors que peut surgir le meilleur de la créativité et s’épanouir l’humanisme », affirment-ils naïvement. Ailleurs, ils ajoutent : « À quoi vont servir les quantités phénoménales d’informations dans lesquelles l’élève est plongé quotidiennement ? Pourquoi l’évaluer en lui posant des questions auxquelles Google pourrait si facilement lui répondre ? »

Comme le dit l’auteure Daisy Christodoulou (Seven Myths About Education, Routledge, 2014) : « Toutes ces justifications de l’abandon de la connaissance sont fausses, parce qu’elles nient la manière dont le cerveau humain fonctionne. La science n’est pas du côté des pédagogues progressistes. La recherche menée ces 50 dernières années par la psychologie cognitive montre bien combien nous dépendons du savoir stocké dans la mémoire longue pour nos procédés mentaux. » Par exemple, comment pensez-vous qu’un étudiant puisse saisir la portée d’un nouveau fait historique, nous explique-t-elle, s’il n’a pas en mémoire un canevas de dates historiques qui lui permettra de situer, d’analyser et de comprendre cet événement ?

« Il faut du savoir pour apprendre »

Ailleurs dans le manifeste, les auteurs s’interrogent ainsi sous forme de constat : « Quelles sont les connaissances qui demeurent essentielles à assimiler dans une réalité où l’ensemble des savoirs est googlable ? » Le problème, c’est que les élèves qui ne possèdent pas de savoirs solides ne sont pas intéressés ou stimulés à chercher sérieusement, ou ne sont tout simplement pas équipés et en mesure de le faire même s’ils le voulaient, et ce, peu importe que ce soit dans une bibliothèque, un dictionnaire ou sur Google. « Il faut du savoir pour apprendre », nous dit Normand Baillargeon dans ses Légendes pédagogiques (Poètes de brousse, 2013) et « une simple définition qu’on consulte ne peut être comprise que si on connaît déjà une très grande part de ce qu’on y lira », ajoute-t-il.

Tellement habitués à faire appel d’une manière machinale à tout le savoir accumulé grâce à leurs années d’études lorsque vient le temps de comprendre un fait, d’émettre une réflexion ou un jugement, certains finissent, à la manière des auteurs du manifeste, par voir ces connaissances comme des données encombrantes qui occupent inutilement leur mémoire.

On en revient à la colombe de Kant dont il est question dans l’introduction de sa Critique de la raison pure. Elle aussi s’imagine qu’elle pourrait voler beaucoup plus rapidement si elle parvenait à faire disparaître tout cet air autour d’elle qui provoque de la friction sur ses ailes… « Un riche bagage de connaissances générales et du vocabulaire qui en témoigne sont loin d’être de “ simples faits ”, et ces précieuses possessions sont d’indispensables préalables au développement des capacités intellectuelles de haut niveau et constituent un des meilleurs garants de la réussite scolaire », nous explique Normand Baillargeon, toujours dans ses Légendes pédagogiques, ouvrage que je ne saurais assez conseiller à ceux qui désirent assister à la démolition des mythes pédagogiques auxquels s’abreuvent les auteurs du manifeste.

Comme si ce n’était pas assez, l’utilisation systématique d’un moteur de recherche comme Google aurait comme conséquence pernicieuse de tromper ses utilisateurs en leur donnant l’impression de posséder et de maîtriser ces bribes de connaissances consultées et d’être plus actifs dans leur processus d’apprentissage qu’ils ne le sont en réalité. C’est ce que nous apprend une étude menée par une équipe de psychologues de Yale sur les utilisateurs des différents moteurs de recherche. Leurs résultats, publiés dans le Journal of Experimental Psychology, révèlent, comme nous le mentionnait M. Deglise dans sa chronique du 23 avril, que « la recherche en ligne fait naître une illusion chez les utilisateurs qui finissent par confondre l’accès à l’information et la maîtrise de cette information. Ces recherches sur Internet augmentent leur niveau de confiance cognitive, mais également les trompent sur l’information qu’ils ont vraiment en tête ».

En faisant en sorte que les élèves ne soient plus en mesure de mémoriser et d’organiser tout au long de leurs études un bagage de connaissances solides et des plus diverses, le système d’éducation en viendrait à les condamner à vivre dans « l’ici et le maintenant », ferait d’eux des êtres plats, unidimensionnels, tout en les rendant vulnérables, puisque sans perspective, à la propagande grossière et au prêt-à-penser que propage à tous les vents l’air du temps.

C’est en quelque sorte ce que nous propose ce manifeste comme projet de société. Mais tout cela ne pourra se faire que si les enseignants renoncent à se présenter comme les dépositaires et les transmetteurs d’un savoir, d’une culture et d’une tradition et se résignent plutôt à jouer le rôle anodin de simple guide ou d’accompagnateur.

En fait, ce que l’on demande ici aux enseignants, c’est de décrocher, de jeter l’éponge, de lâcher prise tout doucement, en somme de démissionner sans faire de bruit afin de laisser la porte grande ouverte à Google, cet Enseignant suprême, source de toutes Vérités, devant lequel les apprenants de ce monde devront dorénavant se prosterner. Bravo pour votre beau programme.

8 commentaires
  • Fernand Laberge - Abonné 13 juin 2015 09 h 05

    Connaissances... Compétences... deux faces d'une même pièce

    L'erreur est de toujours présenter connaissances et compétences de manière mutuellement exclusives.

    Que les premières soient transmises par un exposé de l'enseignant, un manuel, un livre ou un journal (il y a une différence) ou une banque de données importe peu. C'est ce qu'on en fera, ou pas, qui marquera.

    La disparition d'internet n'étant pas prévue, pourquoi ne pas apprendre à l'utiliser intelligemment ? C'est d'ailleurs le seul moyen d'éviter le débiliant piège des «apps» présentées comme «indispensables» (a-t-on vraiment besoin d'une «app» qui nous dise à quelle vitesse notre voiture roule quand celle-ci est dotée d'un compteur ?).

    La controverse Wikipedia en est un exemple. Elle est le réflexe premier des élèves en recherche, puisqu'elle figure généralement aux premiers rangs des résultats Google (croiriez-vous certains élèves ignorent même que Google rend disponible plus que les 10 premiers résultats ?). Certains enseignants l'interdisent, moi j'exige plutôt que toute information tirée de Wikipedia soit corroborée par une deuxième source.

    J'ai vu assez de «bons» élèves dans ma carrière capable de reproduire la (ma...) définition du néolibéralisme dans un examen sans être capable d'en reconnaître les manifestations dans l'actualité pour savoir que mémoriser une date historique permet de la situer, mais pas «d’analyser et de comprendre cet événement». Le cas extrême serait ces cultures qui misent sur la connaissance parfaite... d'un seul livre saint.

    Évidemment, si la consigne donnée à l'éleve est de «faire une recherche», celà ne mène nulle part. Si la consigne est de rédiger et faire approuver une question de recherche, de citer des sources, de produire un lexique puis de tirer une conclusion personnelle, puis de mesurer les connaissances acquises par un examen, j'ai la prétention d'avoir fait avancer mes élèves /futurs citoyens à la fois sur le chemin de la connaissance et de la compétence.

  • Yves Corbeil - Inscrit 13 juin 2015 10 h 15

    Vous avez tellement raison

    Mais vous serez critiqué par cette génération parce que vous êtes d'une autre époque.

    Un example bien stupide car je n'ai pas votre degré d'intelligence ou d'instruction.

    Un joueur de hockey, si aujourd'hui les jeunes apprennaient toutes les facettes du jeu sur le net et au parc avec leur chum, rendu à l'âge de 17, 18 ans lorsqu'ils se présentaient sur le parquet du repêchage avec leurs agents, combien seraient repêché sur la base qu'ils métrisent parfaitement toutes les facettes du jeu et qu'ils sont les prochains Gretzky ou Crosby de la LNH.

    Mais moi aussi je suis d'un autre époque.

    • Réjean Bergeron - Abonné 13 juin 2015 10 h 36

      Merci M. Corbeil pour votre commentaire. Toutefois, je me considère de mon époque, tout comme vous. Comme les plus jeunes, je suis branché comme cela ne se peut plus mais ce n'est pas une raison pour ne pas y aller d'une réflexion sur le phénomène dans le but conserver ce qui mérite de l'être et de changer lorsque cela en vaut la peine.

  • Mario Asselin - Inscrit 13 juin 2015 10 h 25

    Pédagoques vs républicains, un faux débat

    Je suggère cette lecture à M. Bergeron... sur le blogue d'une enseignante de 83 ans, Eveline Charmeux : «Un professeur, ça sert à quoi ?» http://www.charmeux.fr/blog/index.php?2015/05/29/2

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 juin 2015 06 h 57

    Mythe et mystification

    « mythe pédagogique qui stipule que l’acquisition de connaissances n’est plus importante étant donné que celles-ci sont dorénavant à la portée de tous les étudiants grâce à Internet en général, et à Google en particulier. »

    Je ne connais personne qui soutienne expressément une telle position. Les savoirs et les compétences ne valent que s'ils sont liés organiquement au fil des apprentissages, sans qu'on puisse jamais clairement poser les uns comme « indispensables préalables » aux autres.

    Derrière ce faux débat se cache pourtant en effet l'illusion selon quoi la disponibilité du savoir encyclopédique nous dispenserait de... l'acquérir, de le maîtriser, de l'appliquer. Curieusement, c'est précisément à l'encontre de cette illusion que l'idée de la compétence vient se poser ! Loin de mépriser le savoir, ce que les « pédagogues » essaient peut-être de faire, c'est de doter les enfants des outils nécessaires pour s'orienter dans cette mer d'informations de moins en moins hiérarchisées.

    Aux temps anciens, ce qu'on appelait la culture se présentait comme un ensemble déjà constitué, ordonné horizontalement selon les classifications de bibliothèques, verticalement selon le degré de complexité propre à chaque domaine. Les professeurs avaient charge de nous faire accéder à ces connaissances, de développer notre curiosité, de nous aider à les maîtriser et à les utiliser efficacement. Ils enseignaient des contenus et des méthodes.

    Et quoi ? Google aurait-il le pernicieux pouvoir de priver les professeurs d'aujourd'hui de ce bon sens élémentaire qui a inspiré toutes les générations d'instituteurs avant eux ? Seraient-ils victimes d'une pandémie de bêtise venue du Ministère et à laquelle seuls quelques résistants auraient échappé ? Leur amour de la connaissance est généreux, mais il altère leur jugement en leur faisant suspecter des complots contre l'acquisition des savoirs dès qu'on s'attache à faire bien faites plutôt que si pleines les têtes des enfants.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 juin 2015 07 h 49

    Bravo pour votre texte M. Bergeron

    Vous avez tout dit M. Bergeron en quelques mots. Sans les connaissances au préalable, il n'y aura pas d'acquisition de compétences. Je le constate tous les jours dans la salle de classe en tant que pédagogue. Un apprenant apprivoise le monde qui l'entoure en se rappelant des faits et des concepts de base pour ensuite les appliquer à sa réalité. C'est alors qu'il pourra commencer à synthétiser l'information reçue et d'en faire le tri. Mais si le coffre de sa boîte d'outils est vide, il n'y aura pas d'apprentissage à long terme et probablement aussi à court terme.

    Et il ne faudrait jamais oublier qu'une tablette ou un ordinateur ne sont que des livres et des crayons électroniques.