45 ans de révolution cubaine - Les neuf lustres d'une révolution

Il y a 25 ans, les Cubains avaient l'habitude de chantonner une phrase tirée d'un vieux tango argentin, «vingt ans, ce n'est rien», croyant que la vie serait meilleure un jour. Mais après 45 ans d'une prétendue révolution, c'est plutôt le néant au quotidien — pour pasticher un titre si cher à l'écrivaine Zoé Valdés — qui est devenu la norme.

Il y a 45 ans, l'euphorie remplissait les coeurs. Enfin, les pauvres, les femmes, les Noirs auraient des droits, tous seraient égaux. Il n'y aurait plus de dictateur, plus de prostitution, plus de propriétaires terriens pour s'emparer des terres. [...] Castro lui-même n'a-t-il pas dit, le 1er janvier 1959, à Santiago de Cuba: «Ce sera la liberté pour ceux qui parlent en notre faveur et pour ceux qui parlent contre nous»? Quatre jours plus tard, le 5 janvier, cette fois dans la province de Camagüey, n'ajouta-t-il pas: «Qui dit liberté de presse dit liberté, dit liberté de réunion... Ce sont des droits qui ne peuvent être confisqués»?

N'avait-il pas dit aussi: «Si on fait fermer un journal, aucun journal ne pourra se sentir en sécurité.. Si on persécute un homme pour ses idées politiques, personne ne pourra se sentir en sécurité. Si on restreint un droit, aucun autre droit ne sera assuré»?

Quarante-cinq ans plus tard, plus de deux millions de Cubains affamés et brimés ont fui le «paradis». Sans compter les quelques centaines de milliers d'autres qui aimeraient bien pouvoir le faire eux aussi. La plus grande île des Antilles est devenue la plus grande muselière, et vous, Castro, le plus grand briseur de rêves. À Cuba, 45 ans plus tard, on ne parle pas, on fait semblant de parler. Comme on fait semblant de rire. «Qu'ils sont gais, ces Cubains», entendons-nous dire des touristes qui se prélassent sur nos plages. Oui, ils sont gais, ces Cubains: le sourire aux lèvres et la tristesse dans l'âme.

Les Noirs, les femmes, les prisons

Et les Noirs? Où sont les droits que vous leur avez tant de fois promis, citoyen Castro? Ils s'incarnent peut-être dans ces centaines de Noirs qui croupissent dans une de vos 200 prisons? En passant, des prisons, il y en avait à peine une douzaine en 1959. Et pourquoi envoyiez-vous surtout des Noirs se faire tuer en Angola? Pourquoi, encore aujourd'hui, les Noirs n'occupent-ils pas de postes d'importance dans le tourisme? Bien sûr, il y en a qui servent de façade, comme votre vieux commandant Almeida ou comme ces quelques musiciens et sportifs dont le monde entend parler et qui, le plus souvent, fichent le camp à la première occasion, ne vous en déplaise. Le Dr Oscar Elias Biscet est Noir, lui aussi. Il est détenu dans des conditions terribles et a été condamné à 25 ans de prison pour avoir critiqué votre fiasco et parlé des droits humains.

Et les femmes? Que sont-elles devenues? N'étiez-vous pas supposé en finir avec la prostitution? Il est vrai que la nouvelle prostituée cubaine est cultivée, elle parle plusieurs langues, et de toute façon les Cubaines ont ça dans le corps... Je n'invente rien, vous l'avez déjà dit! Voilà de quoi donner des idées aux touristes malhonnêtes. Il suffit de faire un tour au site Internet Cubaconnections et vous verrez que, dès l'âge de 16 ans, les femmes cherchent à fuir votre paradis, quitte à épouser un vieillard qu'elles laisseront ensuite pour peut-être tomber dans des mains encore plus perverses. Jamais la femme cubaine n'a été si peu respectée.

Et l'égalité? La voici: les plages pour les touristes et les quelques privilégiés de votre révolution, et les rivières insalubres pour les Cubains; les territoires de chasse et de pêche réservés aux riches touristes américains qui vous visitent malgré l'embargo; les grandes maisons des anciens riches, que la révolution avait tellement décriés, réservées elles aussi aux grands dirigeants et aux amis.

Et le peuple? Il va bien, merci, et il peut patienter encore 45 ans. Entre-temps, il continue de se creuser les méninges jour après jour pour trouver de la nourriture ou une aspirine. Alors que vous, vous recevez des dames de la bonne société américaine et mangez avec elles de la langouste thermidor en dégustant un bon bordeaux. «Charming!», diront-elles de vous. «What a lovely island!», s'exclameront-elles encore. Et il ne faut pas toucher à la nourriture des privilégiés: si on vous prend à pêcher une langouste ou à acheter de la viande de boeuf, vous irez en prison.

Cette révolution est une vraie honte. Une expression la résume bien: «le grand mensonge». Un mensonge qui coûte des millions afin de donner l'image du meilleur pays au monde, auquel on sacrifie le peuple afin de maintenir le mythe de l'île pauvre et incomprise renonçant à tout pour aider les autres. En fait, votre seule et unique réussite a peut-être été de créer un État policier où la délation et la méfiance règnent.

L'année 2004 ne sera pas différente. Pour vous, la seule chose qui compte est de mener une lutte sans fin contre votre éternel ennemi, les États-Unis d'Amérique. Les lignes que vous avez écrites à votre amie et confidente Celia Sanchez, le 5 juin 1958, sont sans équivoque: «Quand cette guerre sera finie commencera pour moi une guerre beaucoup plus longue et plus violente, celle que je leur ferai [aux Américains]. Je me rends compte que tel sera mon véritable destin.» Peu importe le reste, c'est votre destin qui compte. Déjà, vous annoncez que, pour l'année qui commence, une bonne partie de votre budget sera consacrée à la défense du pays. [...]

Le peuple répétera alors un autre vieux dicton: «Il n'y a pas de mal qui dure cent ans ni de corps qui puisse lui résister.» [...]