Agora: Parler français comme un vrai Québécois?

La question de la qualité de la langue revient régulièrement dans le débat public au Québec. Ce problème n’est pas spécifiquement québécois mais il revêt ici plusieurs aspects particuliers. Cela tient à la situation du Québec qui, utilisant le français dans un environnement anglophone, vit une double insécurité: par rapport à l’existence même de sa langue, par rapport à sa qualité. Nous sommes bien conscients de la situation de bilinguisme dans laquelle nous vivons, en fait une situation de compétition entre deux langues dont l’une (le français) est sentie comme menacée par l’autre (l’anglais), menaçante. D’où une première source d’insécurité: nos anglicismes ne sont-ils pas les signes d’une mort annoncée? Nous percevons moins clairement la situation de diglossie, dans laquelle nous sommes aussi, une situation où il existe un écart important entre deux états d’une même langue, la langue employée spontanément par la majorité d’entre nous (le français québécois) et la norme de notre langue officielle, le français standard. D’où cette seconde source d’insécurité: la langue que nous employons est-elle correcte? Pour y répondre, il faut porter un jugement. Or il y a deux sortes de jugements. D’abord, des jugements de réalité, portant sur des faits sur lesquels tout le monde s’entend. Ainsi, l’accord du verbe avec son sujet relève de ce genre de jugement. Il y a aussi des jugements de valeur, comme l’acceptation ou la condamnation des anglicismes.

Personne ne critique des emprunts à l’anglais comme «budget», «rail» ou «handicap», mais beaucoup se refusent, par principe (purement idéologique), à employer «parking», «stop» ou «week-end».
En matière de langage, un jugement de qualité fait appel à une échelle de valeurs. La qualité d’une langue se juge par rapport à un modèle considéré comme idéal, une norme. Or la norme n’est que ce qu’une communauté linguistique considère comme normal, à une époque donnée, dans une situation donnée. Elle est le résultat d’un consensus social. Ainsi, il existe une norme du français standard, qui représente le modèle linguistique auquel adhère la communauté de l’élite francophone, norme dont les dictionnaires et les grammaires donnent une description précise.
Une autre difficulté tient au fait que, dans nos jugements, nous ne faisons pas toujours les distinctions nécessaires. Ainsi, nous avons tendance à juger la langue parlée en fonction de la langue écrite. D’autres facteurs sont à considérer, comme la différence d’expérience. Souvent, les adultes jugent la qualité de la langue des jeunes sans tenir compte du fait que la maîtrise de certaines compétences linguistiques (connaissance du lexique, facilité d’expression, etc.) augmente tout au long de la vie. Il est donc inadéquat et injuste de mesurer la connaissance de la langue par les jeunes à l’aune de celle qu’en ont les adultes.
Une évaluation de la langue
Comment évaluer la qualité du français au Québec? Il est clair qu’on ne peut, en quelques mots, qu’esquisser un tableau général de la situation. Cette évaluation doit se faire selon deux points de comparaison: il faut comparer la situation actuelle du Québec avec celle qu’il connaissait il y a quelques décennies, de même que la situation du Québec contemporain avec celle d’autres pays francophones (Belgique, France, Suisse) aux niveaux de développement équivalents.
Dans le premier cas, on peut avancer sans risque d’erreur qu’il n’y a jamais eu, dans l’histoire, autant de Québécois qui maîtrisent aussi bien le français. C’est l’héritage de la Révolution tranquille, le produit de la création d’un réseau complet d’enseignement public, du nombre considérable de Québécois qui font des études postsecondaires, du travail remarquable des professionnels de la langue, etc. C’est, plus généralement, le résultat de l’extraordinaire développement économique, social et culturel du Québec au cours des 40 dernières années. C’est aussi la conséquence de la multiplication des échanges entre francophones d’ici et d’ailleurs.
Peut-on affirmer pour autant que la situation est pleinement satisfaisante? Malheureusement non. Si on dresse un état des lieux de la qualité de la langue dans les principaux secteurs de la société, on constate que la situation est moins bonne que dans les autres pays francophones de même niveau social.
À l’école, la qualité du français du personnel administratif et du corps professoral est insatisfaisante. L’enseignement de la grammaire est vu comme un pensum. Le goût de la lecture n’est pas assez développé; l’étude du vocabulaire, trop négligée; celle de textes mal écrits, trop répandue; la part de la littérature française, trop réduite; la correction de la langue dans les cours autres que le français, trop négligée.
Les médias collectionnent fautes de syntaxe, anglicismes grossiers, erreurs de niveaux de langue, maladresses de style. Les programmes télévisés donnent la part belle aux téléromans dont la langue, par nature familière, est bourrée de fautes en tout genre. La plupart des publicités sont rédigées dans une langue populaire et racoleuse.
Le plus grave, c’est que la grande masse des Québécois, en particulier les jeunes, est exposée à longueur d’année à cette langue de piètre qualité, sans avoir accès à une autre manière de parler français. Ces jeunes n’ont pas de difficulté à se trouver des modèles dans le domaine des arts, des affaires, du sport, de la recherche, etc. Mais ils n’ont pas cette possibilité lorsqu’il est question de langue. Où pourraient-ils en effet trouver des modèles linguistiques de niveau international?
En réalité, l’obstacle fondamental à la généralisation d’une langue plus proche du français de référence est d’origine sociale. Une partie importante de notre société s’y refuse. Parfois par ignorance, souvent par idéologie (populisme, nationalisme francophobe) ou par intérêt (artistes, publicitaires, etc.). Trop souvent, ceux qui maîtrisent le moins la langue imposent leur manière de parler — leur norme — à l’ensemble de notre société. La sanction pour ceux qui ne se plient pas à leurs règles: l’exclusion du groupe. Vous ne parlez pas comme nous autres: vous ne faites pas partie des nous-autres. Vous parlez un français «châtié»: vous n’êtes pas un vrai Québécois mais un colonisé. Vous êtes un garçon qui soigne son langage: vous n’êtes pas un vrai gars. Vous êtes un immigré «avec un accent»: vous refusez de vous intégrer à votre société d’accueil...
Tant que le discours public sera dominé par cette tendance, tant qu’une partie des intellectuels et des artistes défendra cette position, par conviction ou par intérêt, tant qu’une partie des linguistes s’abritera derrière la «science» pour promouvoir le particularisme québécois plutôt que l’universalisme francophone, tant que ceux qui veulent que les Québécois se rapprochent des autres francophones n’auront pas fait entendre leur voix au moins aussi fortement, il y a peu de chances que les jeunes Québécois se rallient à «une langue québécoise de standard international», pour reprendre l’expression saugrenue de Gérald Larose, c’est-à-dire en réalité au français standard.
Trois langues
Notre situation linguistique est devenue si complexe que nous avons du mal à nous y retrouver entre notre langue officielle, le français, notre langue politiquement-linguistiquement correcte, résultat de décennies d’idéologie, et notre langue réelle, celle que nous lisons dans les journaux, entendons dans les conversations, à la radio et à la télévision. Faut-il dire des running shoes, des espadrilles ou des tennis, un plaster, un diachylon ou un sparadrap, un chercheur, une chercheure ou une chercheuse? En réalité, nous ne sommes pas en situation de diglossie mais de... triglossie. Il faut enseigner le français pour savoir à quel point les élèves (et les enseignants) sont mêlés dans cet embrouillamini...
Certains préconisent la reconnaissance — l’officialisation — soit d’une langue québécoise, pour les plus radicaux, soit d’un français québécois standard, pour les plus modérés. L’argument avancé pour une norme linguistique propre au Québec est l’exemple des autres langues européennes implantées en Amérique.
Certes, rien ne s’oppose théoriquement à ce que les Québécois créent leur propre norme, mais le parallélisme avec les autres langues européennes est trompeur. La masse des locuteurs n’est pas comparable: les anglophones nord-américains représentent plus de 300 millions de personnes; les Québécois francophones, six millions, soit 50 anglophones pour un francophone. Le rapport démographique entre la «métropole» et ses anciennes colonies est exactement inverse: les Américains anglophones sont cinq fois plus nombreux que les Britanniques; les Sud-Américains hispanophones, dix fois plus nombreux que les Espagnols; les Brésiliens, 17 fois plus nombreux que les Portugais; les Québécois francophones, dix fois moins nombreux que les Français. Conséquence de ce rapport démographique doublement défavorable, le français québécois, contrairement à l’espagnol et au portugais sud-américains, s’est trouvé placé dans une situation d’infériorité par rapport à l’anglais.
L’anglais joue, au Québec, son rôle de langue véhiculaire hypercentrale, langue de communication avec nos voisins anglophones et la majeure partie du reste du monde; le français québécois, celui de langue vernaculaire identitaire, de langue de communication spontanée à l’intérieur de notre communauté, de langue qui nous distingue; le français de référence, celui de langue véhiculaire supercentrale, assurant la communication «surveillée» dans certaines situations à l’intérieur même de notre communauté et la communication avec les autres francophones, de langue qui nous rapproche, marque notre appartenance à une communauté plus large, la francophonie mondiale.
En réalité, l’intrication du français québécois et du français commun est telle qu’il est artificiel de vouloir les séparer. Cette répartition fonctionnelle des langues et variétés de langue est totalement intériorisée par les Québécois. Et cela n’est pas pour leur déplaire car ils en tirent le meilleur parti. Officialiser une norme québécoise reviendrait à rompre cet équilibre subtil, produit de la situation géopolitique du Québec. Si rien ne s’oppose en théorie à ce que les Québécois définissent leur norme propre, en pratique, ce choix induirait des inconvénients plus graves que les avantages supposés.
Les partisans d’une telle entreprise ont tendance à en sous-estimer les difficultés. Il faudrait procéder à un travail d’épuration — pour ne pas dire de «purification» — linguistique. Qui serait habilité à le faire? Selon quels critères? Et si, après ces nécessaires distinctions entre langue parlée et langue écrite, on se rendait compte que le français québécois standard n’est qu’une peau de chagrin... Au nom de quel principe la société civile serait-elle tenue d’accepter les résultats de ces travaux? On peut imaginer le moyen utilisé par les idéologues et les fonctionnaires de la langue: par le biais d’un bureau d’approbation des manuels scolaires, exit Le Petit Larousse: la novlangue québécoise serait imposée à tous les petits Québécois grâce à un dictionnaire fait ici par des gens d’ici.
L’opération aurait des conséquences négatives pour les seuls Québécois. Elle creuserait le fossé linguistique qui les sépare des autres francophones, faisant d’eux les prisonniers d’un double ghetto: ghetto francophone dans un environnement anglophone, ghetto québécophone dans la francophonie. Elle n’aurait même pas l’avantage d’éliminer le problème de l’insécurité linguistique. Certes, il serait rassurant de pouvoir se dire que nous avons notre-langue-à-nous-autres-qui-vaut-bien-celle-des-Français, mais ce nouveau sentiment de sécurité disparaîtrait vite au contact des autres francophones, parlant véritablement la langue que, partout ailleurs, on désigne sous le nom de français.
L’entreprise créerait une réaction négative chez ces francophones — nous ne pourrions pas prétendre à l’extérieur que nous parlons français et combattre le français à l’intérieur — et fragiliserait la position internationale du Québec. Comment pourrions-nous continuer de solliciter l’appui de la France pour lutter contre l’hégémonie linguistique et culturelle anglo-saxonne si nous considérons la langue et la culture de ce pays comme quelque chose d’étranger, d’impérialiste?
Avant la Révolution tranquille, les Canadiens français connaissaient très bien la culture française. Aujourd’hui, les jeunes générations n’en connaissent pratiquement plus rien: toute leur culture s’est américanisée. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’une société qui romprait ce dernier lien avec la francophonie serait vouée à une anglicisation rapide. Or, malgré ce qu’on tente de nous inculquer, le véritable désir des Québécois est de parler une langue qui se rapproche le plus possible du français standard. Quand ils achètent des dictionnaires, ils se prononcent massivement pour le français standard. Il suffit de rappeler le succès commercial des dictionnaires made in France (Petit Robert) et l’échec des dictionnaires made in Quebec (Dictionnaire québécois d’aujourd’hui).
Un coup de barre
Depuis plus de 40 ans, nous cultivons notre différence. À l’heure de la mondialisation et d’Internet, ce n’est plus le temps de s’isoler. Il n’est même plus possible de le faire. De même que le français est exposé à l’anglais, le français québécois l’est au français de France. Où est la pire menace? Faut-il s’employer à creuser le fossé linguistique qui nous sépare des autres francophones ou bien essayer de le réduire? Faut-il dresser de nouvelles barrières entre les Québécois et le reste de la francophonie? La dynamique contemporaine, nos propres intérêts montrent que nous devons lever les barrières existantes, créer un véritable marché commun linguistique et culturel.
Notre marché est très petit. Il est devenu trop exigu pour nos créateurs. Or il a deux prolongements possibles: le marché francophone international et le marché anglophone mondial. Actuellement, nos créateurs sont handicapés sur le marché francophone à cause des particularités de notre langue et de notre méconnaissance de nombreux termes utilisés partout ailleurs dans la francophonie. La tentation est grande de passer directement sur le marché anglophone.
Il faut donner un coup de barre, envoyer un signal clair aux Québécois et aux autres francophones. Faire en sorte que nos enfants et nos petits-enfants puissent communiquer en français, sur un pied d’égalité, sans complexes, avec les mêmes générations d’Européens et d’Africains francophones. Il n’est pas nécessaire d’abandonner notre patrimoine linguistique québécois, mais il faut réaffirmer que la langue du Québec est bien le français, tout le français. Cette langue a une norme, le français standard, qui se forge non pas d’une façon mystérieuse et impérialiste dans quelques salons parisiens mais se constitue dans la bouche et sous la plume de toute l’élite francophone, peu importe la race, la religion, le lieu d’origine ou de résidence, Paris étant le carrefour par où passent la plupart de ces influences, ce qui n’a rien de scandaleux, vu son poids démographique, économique, politique et culturel. C’est une chance pour la francophonie de compter en son sein une ville de rang mondial, comme c’est une chance pour le Québec d’avoir Montréal, seconde ville francophone au monde.
Cette norme est bien décrite. Elle n’appartient à personne. Tous ceux qui le veulent peuvent y adhérer sans avoir à demander l’autorisation de qui que ce soit. Elle crée sans cesse une foule de nouveaux termes, emprunte à tous les vents et admet la variation linguistique, pourvu que l’intercompréhension soit sauve. Elle permet de communiquer avec 11 fois plus de monde — pour s’en tenir à la seule francophonie européenne — que nous ne pourrions le faire avec une norme spécifiquement québécoise. C’est pourquoi nous devrions nous approprier l’intégralité du patrimoine linguistique français; nous fixer des objectifs précis en matière de prononciation, d’accent, de morphosyntaxe, de vocabulaire et de phraséologie; redonner sa place au patrimoine littéraire français; mieux former nos enseignants en général et nos professeurs de français en particulier. Sinon, nous disparaîtrons dans l’océan anglophone. Dans l’indifférence générale...