Agora: L'âge importe peu quand il s'agit de maîtriser la langue

Décidément, nous pouvons affirmer que les articles et lettres d'opinion publiés par Le Devoir ces dernières semaines confirment une vérité aussi immuable que parole d'évangile: le français chez les jeunes est lamentable. Mais, au fait, pourquoi ne pas s'en remettre aux faits plutôt qu'aux idées reçues?

Sans tambour ni trompette, le Conseil supérieur de la langue française du Québec (CSLF) a publié cette année une étude démontrant, entre autres choses, que la qualité du français écrit est aussi lamentable chez les jeunes que chez les 35 ans et plus. Woupelaï!, comme dirait mon vieux père, que l'on devrait illico enterrer à coups de pelle pour avoir usé d'une expression inconnue dans l'Hexagone.

Les jeunes... et les autres

Jacques Maurais, du CSLF, a publié en 1999 un rapport à mon humble avis fort digeste: La qualité de la langue: un projet de société. Il y est fait mention de la récurrence du discours sur «les jeunes» et leur maîtrise de la langue française:

«La situation est en fait assez cocasse pour qui se rappelle les propos, en 1957, de Gérard Filion [ancien directeur du Devoir] contre la génération qui elle-même critique aujourd'hui le manque de connaissances linguistiques des diplômés de ces dernières années: "Les jeunes d'aujourd'hui [de 1957!] n'ont plus le sens de la langue, ne connaissent plus la syntaxe, s'égarent dans les lois de la concordance des temps, ils s'expriment par des exclamations, des vocatifs, des phrases tronquées du verbe principal ou du complément direct."» (Maurais, J., 1999)

Il y est également question des tests de français dans les universités, où le taux d'échecs était de 46 % en 1994 alors qu'il était obligatoire pour la plupart des étudiants du premier cycle.

«[...] Ce taux d'échec avait grandement diminué en 1996. Outre les progrès des élèves, cette amélioration spectaculaire était principalement attribuable à la nouvelle grille de correction du MEQ, selon laquelle, d'une part, certaines erreurs répétées n'entraînaient plus de perte de points et, d'autre part, la ponctuation était notée de façon plus indulgente qu'auparavant. Il y a lieu de souligner que les correcteurs de cette épreuve notaient toujours très généreusement le fond et très sévèrement la forme. La correction de la ponctuation était extrêmement pointilleuse et entraînait des échecs nombreux, parfois injustifiés.» (Maurais, J., 1999)

M. Maurais, qui ne semble pas apprécier le joual outre mesure, pose beaucoup de questions très simples dans ce rapport, mais comme personne ne semble préoccupé du bien-fondé de nos préjugés, il y va de sa propre étude, Analyse linguistique de 4000 courriels (Maurais, J., CSLF, 2003). Dans ce deuxième rapport, on lit donc, noir sur blanc, que la qualité du français est tout aussi pitoyable, peu importe l'âge:

«Les personnes âgées de 35 ans et plus font un peu moins de fautes que les personnes plus jeunes. Cette supériorité, qui apparaît essentiellement dans le cas de l'orthographe grammaticale, est loin d'être écrasante.»

En effet, les 35 ans et plus font en moyenne dix fautes par 100 mots, contre 10,5 fautes pour les plus jeunes. L'écart, globalement, est insignifiant. Je connais quelques linguistes et autres défenseurs de notre belle langue qui ne seraient pas heureux du tout que ça s'ébruite! Cela pourrait également incommoder certaines universités, notamment celles qui ont transformé ce débat en vache à lait, à l'aide de tests dont la qualité semble pour le moins douteuse. Ajoutez à cela que les jeunes Québécois se classaient quatrièmes en compréhension écrite parmi les pays de l'OCDE en 2000... Je vous laisse tirer vos propres conclusions ou, mieux, si je me laisse aller à cette idiosyncrasie crasse, faire un examen de conscience collectif.

Pour ma part, j'en conclus que ce n'est pas une raison pour baisser les bras en se réfugiant derrière un «Vous aussi, les vieux!» bien douillet. Essayons de faire mieux que ceux qui nous ont transmis notre langue, très mal, il faut le dire. Il est d'une importance capitale de se doter d'une politique sur la qualité de la langue d'ici, et ce, en tant que peuple et non en tant que colonie française. Lire ces prétendus spécialistes ou ces enseignants aux abois casser du sucre sur le dos des «jeunes» me donne envie de faire écho aux cris de ces romantiques du XIXe siècle: «Les genoux, au bûcher!»