Le «scandale» des 45 secondes doit être nuancé

Contrairement à ce qu’a prétendu dernièrement, dans Le Devoir, l’ex-chef du protocole du Québec et ex-commissaire général à la visite du pape au Québec (1984), Jacques Vallée, c’est bel et bien d’abord comme chef de l’Église catholique, et non comme chef de l’État du Vatican, que les premiers ministres du Québec Robert Bourassa, René Lévesque, Lucien Bouchard et Jean Charest ont rencontré le pape.

D’ailleurs, la rencontre privée de M. Lévesque avec Jean-Paul II en décembre 1983 a eu lieu dans le contexte de la visite pastorale annoncée du pape au Québec et dans le reste du Canada, en septembre 1984. Il est à noter que les premiers ministres Jacques Parizeau et Bernard Landry n’ont pas suivi le sillage des rencontres papales tracé par leurs prédécesseurs.

Dernièrement, à l’Assemblée nationale, en parlant de « 40 ans de tradition diplomatique entre le Québec et le Vatican, une tradition qui s’inscrivait dans une relation d’État à État, de chef d’État à chef d’État », la députée Carole Poirier a démontré sa méconnaissance du dossier et des subtilités de la diplomatie pontificale. Il n’y a jamais eu de relations diplomatiques entre le Québec et le Vatican.

L’absence d’intérêt

Cette rencontre papale de 45 secondes à laquelle a eu droit le premier ministre du Québec Philippe Couillard est, au fond, le résultat de l’absence d’un intérêt réel et concret des gouvernements québécois successifs des 30 dernières années à l’égard de l’un des gouvernements dont l’influence et l’action diplomatique sont devenues stratégiques dans le monde contemporain. À preuve, malgré 25 ans déjà de présence du Québec à Rome, la Politique internationale du gouvernement du Québec rendue publique en 2006 ne faisait aucune mention du Saint-Siège ni du Vatican. De plus, il y a lieu de se questionner sur le professionnalisme du ministère des Relations internationales dans la préparation et la négociation de cette rencontre non privée de 45 secondes.

À part certaines actions et rencontres ponctuelles ainsi que des missions ministérielles pour participer à des cérémonies religieuses au Vatican, c’est dans ce contexte d’absence d’un réel intérêt gouvernemental que, durant mon mandat à Rome, j’ai pris l’initiative de rédiger un texte sur les possibles relations entre le Québec et le Saint-Siège. Ce texte a été publié in extenso le 22 décembre 1992 dans l’Hebdomadaire en langue française de l’Osservatore Romano, le journal officiel du Vatican. [Reproduit sur le site Web et l’application tablette du Devoir.]

Sous le pontificat de Jean-Paul II, le pape, comme chef religieux (et non comme chef de l’État du Vatican), est devenu un incontournable sur l’échiquier politique mondial. Ce pape globe-trotter a effectué plus d’une centaine de voyages pastoraux à travers la planète. Le 1er décembre 1989, j’étais à Rome lors de la rencontre historique de Mikhaïl Gorbatchev avec Jean-Paul II, qui s’est déroulée dans le contexte mémorable de la chute du mur de Berlin. C’était la première fois qu’un secrétaire du Parti communiste soviétique effectuait une visite officielle au Vatican pour rencontrer le chef de l’Église catholique.

En deux ans de pontificat, le pape François, également comme chef religieux, est devenu une personnalité internationale de premier plan sur les questions humanitaires, les conflits dans le monde et les principaux enjeux géopolitiques. Le 8 juin 2014, à l’invitation du pape, les présidents israélien, Shimon Peres, et palestinien, Mahmoud Abbas, ont participé, dans les jardins du Vatican, à une cérémonie de prière pour la paix au Moyen-Orient. En décembre 2014, le président des États-Unis, Barack Obama, et le président de Cuba, Raúl Castro, saluaient publiquement le rôle important joué par le pape François dans le rapprochement historique entre leurs deux pays. Poutine a rencontré le pape durant 50 minutes aujourd'hui, 10 juin. Lors de ce tête-à-tête, il a été question de la situation en Ukraine et des conflits au Moyen-Orient. Coïncidence, ce même 10 juin, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, avait aussi, pour la première fois, une rencontre prévue avec le pape François. Alors que l’Ukraine connaît une nouvelle flambée de violences, cette question sera certainement à l’ordre du jour de ces deux rencontres, mais avec deux visions politiques opposées : celle de la Russie et celle du Canada.

Le pape est avant tout le chef de l’Église catholique et, de ce fait, il devient automatiquement le chef de l’État du Vatican. La diplomatie pontificale est du ressort du Saint-Siège, le gouvernement central de l’Église catholique. À cet égard, le Saint-Siège a une personnalité juridique internationale qui lui a été reconnue par la communauté internationale lors du Congrès de Vienne en 1815, et en 1961 lors de la Conférence de Vienne. Le Saint-Siège est juridiquement distinct de l’État du Vatican et, théoriquement, il pourrait être situé ailleurs dans le monde. Actuellement, sur le plan bilatéral, le Saint-Siège — et non l’État du Vatican — entretient des relations diplomatiques avec 180 pays, dont le Canada, de même qu’avec l’Union européenne. Sur le plan multilatéral, il participe annuellement à plus de 500 réunions et rencontres internationales. Il est membre ou observateur dans plus de 40 organisations intergouvernementales (internationales et régionales). À l’avenir, le gouvernement du Québec aurait sans doute avantage à s’intéresser attentivement au Saint-Siège…

Le déclencheur

« Tout compte fait, à quoi riment donc les “ quarante-cinq secondes ” pendant lesquelles le premier ministre du Québec, en présence du pape, a battu le pavé du parvis de Saint-Pierre de Rome, dans les traces de Denis Coderre ? Serait-ce un choix politique, cette espèce de “ ratatinement […] Serait-ce plutôt que, tant sur le plan personnel que politique, notre premier ministre n’aurait au fond pas grand-chose, quant à lui, à dire à l’international ? »

 

«À quoi riment donc ces “quarante-cinq secondes”?», Jacques Vallée, Le Devoir, 1er juin 2015

2 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 11 juin 2015 09 h 55

    Ce n'est pas clair il me semble


    «Actuellement, sur le plan bilatéral, le Saint-Siège — et non l’État du Vatican — entretient des relations diplomatiques avec 180 pays, dont le Canada, de même qu’avec l’Union européenne» (Luciano Dorotea)

    N'est-il pas étonnant que « le Saint-Siège a (ait) une personnalité juridique internationale qui lui a été reconnue par la communauté internationale lors du Congrès de Vienne en 1815, et en 1961 lors de la Conférence de Vienne.»?

    Comment se fait-il qu' une église ait une personnalité juridique internationale?

    Est-ce que les relations diplomatiques ne devraient pas se faire entre Etats indépendants ?

    Est-ce que le pape de devrait pas inviter et recevoir les chefs d' Etats en tant que chef d'Etat lui-même et non pas en tant que chef religieux? Cela ne l'empêcherait pas de continuer à vouloir exercer une influence dans le monde compte tenu du fait qu'il est aussi le chef d'une religion très influente. Mais il n'y aurait pas confusion alors.

    Les chefs d' Etat pourraient aussi, s'ils le désirent, demander d'être reçus par le pape en tant que croyants ou que sympathisants mais ils le feraient alors à titre personnel mais pas en tant que chefs d' Etats. Ce serait alors au pape de décider de les recevoir ou pas.

    Il me semble que tout cela mériterait d'être éclairci étant donné que nous vivons dans un monde qui se veut de plus en plus laïc.

  • Jacques Gagnon - Abonné 11 juin 2015 10 h 42

    La sainte dualité

    C'est un concept très catholique que vous invoquez, comme la Sainte Trinité, un seul Dieu en trois «personnes», dit-on.

    Quand le premier ministre ou toute autre personne rencontre le chef religieux catholique ou le chef de l'état Vatican, ils rencontrent le pape. Il me semble que, quand on porte deux chapeaux, on ne les enlève pas, on les superpose.