Genèse canadienne-française d’un chef québécois

La grandeur de Jacques Parizeau et des nationalistes de sa génération est d’avoir opéré une jonction entre des aspirations nationales légitimes et la politique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La grandeur de Jacques Parizeau et des nationalistes de sa génération est d’avoir opéré une jonction entre des aspirations nationales légitimes et la politique.

Surtout, ne jamais désespérer. Ici comme ailleurs, les grandes causes font toujours les « grands hommes ». Les patriotes du XIXe siècle ont eu Papineau ; les souverainistes du dernier siècle ont eu Parizeau. Deux hommes d’exception, incarnation vivante d’un idéal, à l’aise aux sommets sans jamais renier les leurs.

Le premier a été seigneur, le second grand bourgeois ; les deux ne manquaient ni de panache ni de distinction. Le premier citait les auteurs de l’antiquité gréco-romaine, le second maîtrisait les théories économiques les plus complexes ; les deux rejetaient instinctivement le populisme et la vulgarité ; les deux croyaient à la puissance des idées et au pouvoir de la parole. Il faut se réjouir que notre peuple ait engendré de tels personnages, inspiré de telles vocations. Il faut croire qu’il en vaut la peine…

On a beaucoup écrit que Jacques Parizeau avait été l’un des grands bâtisseurs du « Québec moderne ». Voilà un fait incontestable ! « Monsieur » appartient en effet à cette génération formée en sciences sociales qui a cru à la planification technocratique d’une société. Jeune doctorant à Londres, il communie à l’enthousiasme de ses professeurs britanniques qui avaient applaudi l’avènement du Welfare State au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. De telles perspectives allaient l’éloigner de son mentor, François-Albert Angers, penseur traditionaliste et distingué professeur des Hautes Études commerciales.

À l’instar des intellectuels de Cité libre, le jeune Parizeau déteste l’atmosphère qui règne dans la « province de Québec » de Maurice Duplessis. Comme tous les « retours d’Europe » de son époque, il se sent à l’étroit dans cette société dont certains théologiens font de l’obéissance une vertu, de la pauvreté une vocation. Jacques Parizeau a toujours préféré la vie à la survie. Un brin provocateur, il dira un jour devant moi, avant de pouffer de rire : « J’étais d’accord avec Pierre Elliott Trudeau sur tout… sauf le lieu de la capitale ! »

Québec plutôt qu’Ottawa : une décision capitale qui déterminera les décisions essentielles d’une vie de combats et d’engagements, à titre de conseiller économique, mandarin, ministre des Finances, premier ministre et « simple militant ». Autant Jacques Parizeau a rêvé de modernité, de changements et de ruptures, autant ce choix le rattache à l’histoire longue du Canada français et l’inscrit dans une grande continuité par rapport à l’histoire de sa famille.

Une famille engagée

Chez les Parizeau, comme chez bien des familles canadiennes-françaises, la politique n’avait pas la cote. L’arrière-grand-père Damase, député conservateur à la fin du XIXe siècle, y avait apparemment perdu ses illusions sur la nature humaine et un peu de sa fortune personnelle. La leçon retenue : on pouvait « servir » sa patrie ailleurs qu’au parlement, ce que n’ont pas manqué de faire les Parizeau de cette lignée en lançant la première chambre de commerce francophone de Montréal (le legs de l’arrière-grand-père Damase) ; en étudiant la médecine à Paris et en contribuant, aux côtés d’hommes comme Marie-Victorin, à la fondation de l’Université de Montréal (le legs du grand-père Télesphore) ; en lançant une entreprise prospère dans le domaine de l’assurance et en publiant des ouvrages sur l’histoire du XIXe siècle canadien-français (le legs du père Gérard).

Il faut lire Joies et deuils d’une famille bourgeoise, 1867-1961 (Bien public, 1973), un livre de mémoires écrits par le père de Jacques Parizeau, pour constater à quel point cette famille s’est sentie responsable du pays hérité. Ce sens du devoir a sans nul doute façonné la personnalité de l’ancien premier ministre. C’est qu’avec les privilèges de la bourgeoisie venaient des responsabilités. Après avoir beaucoup reçu, il fallait redonner. C’est du moins la grande leçon que Gérard Parizeau semble avoir transmise à ses fils.

Produit de sa lignée, Jacques Parizeau a également été fidèle, à sa manière, au nationalisme canadien-français qui émerge durant les années 1920. Quiconque relit le dossier de L’Action française sur « notre avenir politique » (1922) ou parcourt le texte du grand discours de Lionel Groulx sur « notre État français » (1937) ne peut qu’y trouver les germes du « Maître chez nous » de 1962 et l’intention nationale qui présidera à la mise en place de la Caisse de dépôt et placement en 1965 : deux des plus importantes réalisations de la Révolution tranquille auxquelles Jacques Parizeau a directement contribué.

Ces nationalistes canadiens-français, hostiles au libéralisme sauvage, réclamaient depuis longtemps un rôle accru de l’État. Ils avaient cru un moment que Duplessis provoquerait des transformations majeures et structurantes. Nombre d’entre eux, dont Lionel Groulx, René Chaloult et Philippe Hamel, ont été cruellement déçus et se sont sentis trahis.

La grandeur de Jacques Parizeau et des nationalistes de sa génération, n’est-ce pas justement d’avoir opéré cette jonction entre des aspirations nationales légitimes et la politique ? Par sa prestance, son refus des raccourcis, le chef indépendantiste a montré que la politique pouvait être une activité noble au service de grands idéaux, pour peu qu’on ait des idées claires et fortes sur la marche à suivre. Grâce à Jacques Parizeau, les Québécois se sont un temps réconciliés avec la politique. C’est peut-être son legs le plus précieux.



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