Lettres: C'est pour livrer où?

Un nouveau mot à la mode vient de faire son apparition dans notre petit univers sémantique. Il ne se passe plus une rencontre d'élus ou de fonctionnaires municipaux, de dirigeants dans le secteur de la santé, de l'éducation, etc., sans que l'on entende parler des «livrables».

Les «livrables», ce sont des objectifs contraignants, absolus, qui doivent absolument être atteints, dussions-nous tous et toutes y laisser notre santé et notre peau. C'est un concept relié à la reddition de comptes: le gouvernement vous donne des sous, alors vous devez «livrer la marchandise», comme le prescrit l'anglicisme qui a inspiré les «livrables».

C'est ainsi que dans le cadre des programmes de santé publique, il faudrait livrer X bébés de poids suffisant à la naissance, Y adolescentes non fumeuses, Z poumons roses, etc. Ce mot à la mode fait fureur dans l'entreprise privée, où il est d'abord apparu, car l'atteinte des objectifs est une obligation dont le défaut est sanctionné par la non-compétitivité, les méventes et la faillite.

Pour relativiser un peu le poids des «livrables» dans les secteurs public et para-public, la distinction classique entre «obligations de moyens» et «obligations de résultats» est éclairante. Quand on se situe dans le monde des professions, les médecins, les travailleurs, sociaux, les enseignants, pour prendre ces trois exemples, ne sont pas tenus d'atteindre les résultats souhaités (la guérison du malade, la fin du conflit parent-ado, l'apprentissage parfait de toutes les connaissances, etc.). Les professionnels doivent cependant prendre tous les moyens nécessaires et appropriés, en souhaitant que le résultat soit atteint.

[...] Il faut se méfier des mots à la mode: la réingénierie, les «livrables», etc. Ils stérilisent notre capacité de penser par nous-mêmes, de façon critique.

La prochaine fois que je vais entendre un fonctionnaire me parler de «livrables», je crois que je vais lui demander: c'est pour livrer où?