Une compassion peu à peu évacuée - Qui doit prendre soin des patients?

Dans le tumulte suscité par les témoignages de patients (et de leurs familles) maltraités au CHSLD Saint-Charles-Borromée, de nombreuses voix se sont élevées pour demander tour à tour du respect, de la compassion, de l'humanité à l'égard de gens lourdement handicapés.

D'un côté, les gestionnaires et leurs cadres considèrent qu'ils sont coupés de la réalité et imaginent des solutions administratives pour faire face à l'ampleur des problèmes (restructuration, fusion, régionalisation etc..). De l'autre côté, les autres personnels tentent également d'obtenir plus de fonds du gouvernement et de respect du public. On a surtout entendu la direction syndicale d'une des unités d'accréditation du CHSLD, ce qui a fait dire à plusieurs analystes que le corporatisme y était plus fort que la défense du bien public.

Au centre de cet édifice, les patients, devenus tour à tour des malades, des bénéficiaires, des usagers et maintenant des clients, cherchent aussi à obtenir les meilleurs soins en faisant valoir leurs droits. Un meilleur système de traitement des plaintes des patients serait en effet le bienvenu (en particulier si on admet avec le regroupement de défense des patients qu'il doit être composé de personnes externes aux établissements) pour établir dans les faits cette charte des droits des patients dont tout le monde occidental s'est doté, mais qui tarde à devenir une réalité pour ces derniers.

On le voit, les intérêts particuliers sont nombreux et en constante confrontation. Tout ce monde parle au nom du bien du public, qu'il entend défendre à sa façon.

Humanité évacuée

Toutefois, nous avons peu entendu parler ces nombreux professionnels de la santé, dûment formés et accrédités pour prendre soin des patients. Où se cachent-ils? C'est que là, autant qu'ailleurs, les intérêts de corps dominent. Depuis longtemps déjà — le début du siècle dernier en fait — les médecins et les pharmaciens guérissent (cure). Préoccupés par l'avancement de la science, qu'ils appliquent avec le maximum d'art, ces deux professions se sont donc déchargés de la tâche quotidienne des soins sur les infirmières, désormais garantes du care.

La grande réforme des soins infirmiers amorcée dans les années 1920 au Québec visait à son tour à se dessaisir des soins personnels et domestiques, relégués aux soeurs converses, aux bénévoles et aux préposés (déjà!).

Inspirées par le mouvement de professionnalisation des infirmières, d'autres secteurs de la santé, essentiellement féminins, comme la diététique, l'hygiénisme, les infirmières auxiliaires etc., se dotent également d'ordres professionnels qui établissent des balises claires de leur intervention au niveau des tâches mais aussi de la protection du public.

Depuis, c'est vrai, les choses ont beaucoup changé. Alors pourquoi ces ordres professionnels n'interviennent-ils pas plus fréquemment, avant que de tels abus ne se produisent?

En fait, un des effets pervers du système de professionnalisation et de spécialisation de ces fonctions, hautement sensibles puisqu'elles concernent les soins personnels aux personnes, est d'avoir complètement évacué l'humanité des soins aux autres. Fondées sur des qualités personnelles des soignantes (la charité chrétienne et la dévotion féminine), ces professions ont dû valoriser la science (l'enseignement biomédical et physique y est obligatoire), et même plus tard les sciences sociales et humaines, au détriment bien souvent de la clinique, pour être admises et reconnues dans le monde de la santé. Responsables du care, depuis plusieurs années déjà les infirmières se questionnent: comment réintégrer la compassion dans les soins aux malades? Comment humaniser les rapports entre professionnels pour mettre le patient au coeur du processus de soin?

Revaloriser le soin aux autres

Force est de reconnaître que ces questionnements, que les infirmières ne devraient pas être les seules à se poser parmi les professionnels de la santé, doivent avoir un écho dans les valeurs que nous voulons promouvoir en tant que société. Si pendant longtemps, les valeurs plus ou moins communes de la charité chrétienne fournissaient une solide armature à cet édifice d'un autre âge, nous en sommes sortis, et heureusement.

Toutefois, les valeurs citoyennes de respect, humanité et droits, ne suffisent pas à se frayer leur chemin dans la complexité de nos organisations sanitaires. Les professionnels de la santé, premiers sur la ligne de front doivent s'interroger sur l'actuelle répartition du travail, entre le cure et le care. Avoir délégué la délicate tâche du prendre soin d'autrui à des préposés ou des bénévoles, aussi dévoués soient-ils, ne peut être une solution viable à long terme. Dernières roues d'un grand système extrêmement hiérarchisé, ils ne peuvent s'acquitter de cette tâche comme des professionnels, qu'ils ne sont pas.

Deux pistes de solution doivent être envisagées. D'une part ne doit-on pas revaloriser le soin aux autres comme une valeur essentielle, commune à toutes les professions de santé, médecins et pharmaciens inclus? Ce caring ne serait pas évalué à partir du caractère personnel (comme les anciennes vocations qui étaient établies sur la moralité et le célibat des postulantes) mais enseigné et appris en même temps que les autres disciplines. Les sciences infirmières ont amassé une expertise considérable dans ce domaine particulier de recherche qui pourrait servir à toutes les autres professions.

D'autre part, le caring ne peut être entièrement pris en charge par le système de santé: les familles, les proches, les bénévoles sont des acteurs essentiels dans le processus. Acteurs de premier plan, ces personnes ont une place dans l'équipe de soins et dans les décisions qui concernent les patients. À nous tous de comprendre que le caring, l'humanité ou, comme disait aussi Montaigne, l'amitié, est une valeur essentielle que l'on ne peut déléguer durablement: on doit tous et toutes la partager.