La gauche décomplexée de «Jacobin»

Le terme «radical» indique bien dans quelle tradition politique s’inscrit «Jacobin».
Photo: Olivier Zuida Le terme «radical» indique bien dans quelle tradition politique s’inscrit «Jacobin».

Depuis 2011, la revue américaine Jacobin ne cesse de gagner en notoriété. Les « jeunes radicaux » (« young radicals ») non sectaires qui sont responsables de cette publication papier et Web sont en effet très actifs : seize numéros au compteur, une collection de livres chez Verso, une activité riche et frénétique sur les réseaux sociaux ainsi que des associations avec divers groupes militants afin d’organiser événements et groupes de lecture partout à travers l’Amérique du Nord. S’intéressant tout à la fois à l’économie, à la politique et à la culture, Jacobin s’inscrit largement dans un renouveau de la pensée marxiste, sans toutefois marquer une appartenance idéologique stricte. Il s’agit donc de regarder l’état du monde avec lucidité et, surtout, de proposer des stratégies pour renverser le sens en apparence irréversible des choses.

Des idéaux socialistes sous-tendent la revue et, comme le déclare son éditeur, Bhaskar Sunkara, l’objectif est manifeste de concilier une pensée libertaire et de réaliser le projet non abouti des Lumières — ce qui n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes théoriques, il faut bien l’avouer. Le terme « radical » indique toutefois bien dans quelle tradition politique s’inscrit Jacobin. S’il semble souvent ardu au Canada d’avoir une foi aveugle dans les partis politiques, la chose est virtuellement impossible aux États-Unis ; l’élection d’Obama a pu, très brièvement, faire battre le coeur de quelques esprits gauchistes, mais sept ans plus tard, la vaste majorité de ses décisions semblent tout simplement indéfendables du point de vue de la justice sociale. Desorganisations politiques détachées des structures de partis, plus proches des associations communautaires ou des syndicats, semblent en effet davantage caractériser la dissidence à l’américaine. Plus concrètement, cela implique que, si Jacobin s’intéresse aux enjeux internationaux, les luttes locales y tiennent tout de même le haut du pavé.

Le numéro de l’automne 2014 est à cet égard très évocateur. Il propose une foule de manières de repolitiser nos villes et met en évidence le souci de Jacobin pour les enjeux municipaux, notamment parce qu’ils concernent la qualité de vie de tous les citoyens et, en dernière instance, la répartition des richesses. Si certaines luttes globales semblent parfois impossibles à mener, il est réaliste de se concerter localement pour opposer au néolibéralisme des solutions alternatives qui dépassent largement, par exemple, la gestion des déchets, et touchent aux enjeux les plus fondamentaux de la liberté humaine : l’éducation, le soin du prochain. Cette attention aux enjeux locaux ne procède toutefois pas d’un aveuglement face aux dynamiques planétaires. Il s’agit plutôt pour la revue d’observer sobrement des cas d’espèce, ici et ailleurs, dans le passé et au présent, afin de réaliser les promesses émancipatrices de la ville.

Si Jacobin fait la part belle aux enjeux économiques et sociaux, elle est également sensible à la manière dont l’art se fait le relais des mouvements sociaux et de l’agitation du monde. Si, parfois, les « gauchistes » tendent à instrumentaliser l’art en le réduisant à sa fonction documentaire ou militante, l’écueil est ici habilement évité. Eileen Jones signe par exemple une critique dévastatrice de The Wolf of Wall Street, au chapeau sans équivoque : « Le “Je vous salue Marie” à la fin de The Wolf of Wall Street n’excuse certainement pas que le reste du film est une impudente glorification de connards pleins de fric. »

La critique ne prétend évidemment pas que les seuls films valables sont ceux qui représentent et glorifient les classes populaires. Mais elle soutient qu’on peut légitimement remettre en question la portée critique du film de Martin Scorsese. Fait-il véritablement autre chose que célébrer le mode de vie des « connards » de Wall Street ? Ne cautionnerait-il pas, à son insu, l’idée que les Jordan Belfort ne sont que des exceptions, les pommes pourries d’un système qui, par ailleurs, fonctionne merveilleusement bien dans le meilleur des mondes ? En bref, il ne s’agit pas tellement de déceler l’« idéologie cachée » des oeuvres sur un mode cryptoparanoïde, mais bien de tenter de comprendre le monde à travers les représentations qui circulent dans l’espace social américain.

Il est vrai qu’à Liberté, nous avons souvent le regard tourné vers l’Europe. Mais nous sommes tout de même attentifs à ce qui s’agite ailleurs sur le grand continent nord-américain. À ce compte-là, la lecture de Jacobin recèle plusieurs vertus. Assez récemment, le débat sur la Charte de la laïcité a mis en évidence la difficulté à importer au Bas-Canada les idées républicaines ou les idées de laïcité à la française, ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas une voie entre le relativisme libéral et le républicanisme à tout crin. En effet, le socialisme de Jacobin est porté par des principes universels, mais la revue manifeste aussi un réel souci pour les revendications féministes, LGBT ou raciales.

Cela transparaît notamment dans la diversité des auteurs qui tranche clairement avec le wasp-yisme crasse de certaines publications « progressistes » ; la gauche caviar new-yorkaise a des mérites, mais pas celui de remettre en cause les fondements du capitalisme. La vitalité des luttes de gauche passe en effet par une variété de tactiques et de discours, dont certains renouent avec un passé où la gauche n’était justement pas que l’apanage des riches urbains. « L’idée du socialisme a été disqualifiée et traitée comme une impossibilité utopique. Or, la véritable utopie est cette promesse selon laquelle le capitalisme nous procurera bientôt une vie meilleure. La personne radicale doit de plus en plus soutenir que c’est elle qui est pragmatique. »

Ce sens pratique ne saurait occulter le fait que Jacobin fait parfois preuve d’une relative faiblesse théorique. Mais ne crachons pas dans la soupe : le périodique regorge de solutions, dont plus d’une pourrait servir d’exemple à la gauche québécoise. Assumer l’usage du mot socialisme tout en récusant tout ce qui peut flirter, de près ou de loin, avec l’infâme « troisième voie » du compromis serait déjà un début.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du numéro été 2015 (no 308) de la revue Liberté.

 
1 commentaire
  • Jacques Boulanger - Inscrit 2 juin 2015 08 h 58

    L'histoire se répète

    Ce sont les excès du capitalisme sauvage et dépravé qui vont lui mettre fin et redonner à la dialectique marxiste ses lettres de noblesse. Nul besoin de combattre le capitalisme, il se combat lui-même en se vautrant dans le lucre la plus abjecte. Parce que l'avidité des plus riches est sans bornes. Ils n'hésiteront pas à appauvrir davantage les plus déshérités et quand la révolte sera sur le point d'éclater, ils inventeront quelques guerres pour répandre au loin, loin de leur cour, le sang des affamés.