L’OMS doit retenir les leçons apprises

Il plaisantait avec ses collègues en discutant des facteurs de stress liés à la lutte contre le virus Ebola dans leur pays. Mais les yeux du Libérien — que j’appellerai William — laissaient filtrer des émotions plus complexes. « Le virus Ebola lui a pris son épouse, sa mère, de même que deux de ses trois enfants », me souffle plus tard Gladys, une collègue de William. « Pourtant, il vient travailler tous les jours pour éviter que d’autres subissent le même sort. » J’ai rencontré William, Gladys et leurs collègues à la fin du mois de septembre 2014 lors d’un voyage au Libéria et en Sierra Leone pour aider à mettre sur pied un projet de soutien par les pairs destiné au personnel local d’une organisation non gouvernementale internationale.

Depuis décembre 2013, le virus Ebola a fait 11 000 morts. Dans le contexte de la 68e Assemblée mondiale de la santé de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont les délégués viennent de se réunir à Genève pour faire le point sur la dernière année et définir les priorités pour l’année à venir, il importe de se souvenir que des personnes comme William et Gladys ont contribué à endiguer la flambée d’Ebola. Leur santé et leur bien-être comptent aussi.

Toute forme d’aide humanitaire représente un travail stressant. Barbara Lopes Cardozo et ses collègues des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, à Atlanta, ont démontré que les travailleurs humanitaires, internationaux ou recrutés localement, exposés de manière prolongée à des facteurs de stress importants dans leur travail, risquent de souffrir de troubles anxieux, de dépression, de trouble de stress post-traumatique et d’épuisement professionnel. De solides réseaux de soutien social et des pratiques de gestion qui misent sur la réflexion et la relaxation, notamment en situation d’urgence, sont des facteurs atténuants.

Un nouveau type de stress

Toutefois, pour des travailleurs humanitaires locaux tels que William et Gladys, qui ont survécu à des années de violentes guerres civiles, le virus Ebola représente un nouveau type de stress. Comme me l’a fait remarquer Gladys : « Pendant la guerre, nous savions au moins qui était l’ennemi. » Dans le cas du virus Ebola, l’ennemi peut se dissimuler dans une poignée de main ou un baiser sur la joue reçu d’un voisin malade. Il peut se cacher dans la sueur de l’étranger avec qui on partage un taxi pour se rendre au travail. Il peut aussi alimenter la peur et la méfiance au sein des familles. Lorsque Gladys a poliment repoussé ses cousins qui la pressaient de laisser son emploi par crainte qu’elle contracte sans le savoir le virus Ebola et qu’elle contamine ses proches, ils lui ont demandé de ne plus leur rendre visite.

Pendant que l’OMS et ses partenaires redoublent d’efforts dans la lutte contre les maladies contagieuses et infectieuses telles que la maladie à virus Ebola, la méningite à méningocoques et la dengue, les travailleurs locaux demeurent des ressources humaines précieuses, alors qu’ils sont recrutés et qu’ils reçoivent la formation nécessaire pour gérer les éclosions de maladies à propagation rapide. Le défi des organismes internationaux consistera à soutenir et à maintenir ces équipes à long terme.

La mise sur pied de programmes de soutien par les pairs est relativement simple et efficace. En association avec des pratiques exemplaires de gestion, le soutien par les pairs peut contribuer à atténuer le stress des travailleurs locaux. Pour appuyer leurs collègues, nos stagiaires en soutien par les pairs ont recours au chant, à la prière et à l’art fondamental qui consiste à écouter avec le coeur. Ils ont proposé que des groupes de soutien par les pairs soient mis en place pendant les heures de travail de sorte qu’un plus grand nombre de personnes puisse avoir accès à cette ressource. Ils ont également demandé une formation supplémentaire qui les aiderait à reconnaître les travailleurs ayant besoin d’une aide plus importante. Un professionnel en santé mentale de la région a été embauché pour apporter un soutien adéquat à ces travailleurs plus fragiles.

La nuit suivant la formation, le neveu bien-aimé de Gladys a succombé non pas au virus Ebola, mais à une maladie chronique que le système de santé avait jusqu’alors réussi à maîtriser. Mais cette nuit-là, aucun lit n’était disponible dans les hôpitaux pour les patients qui n’étaient pas atteints de la maladie à virus Ebola. Deux semaines après le décès de son neveu, j’ai parlé à Gladys au téléphone. Elle était de retour au travail, plus déterminée que jamais. « Avec la grâce de Dieu, nous vaincrons ce démon », m’a-t-elle dit. Les statistiques montrent que c’est maintenant chose faite. Plus tôt ce mois-ci, l’OMS a annoncé officiellement la fin de l’épidémie de maladie à virus Ebola au Libéria.

Pendant que l’Afrique de l’Ouest se prépare à enregistrer de nouveaux cas d’Ebola à l’approche de la saison des pluies, il nous faut espérer que les leçons tirées de la lutte contre le virus Ebola trouvent leur écho auprès de l’OMS et de ses partenaires, et que l’attention portée au bien-être du personnel humanitaire demeure une priorité. Avec la grâce de Dieu et le soutien de ceux qui nous entourent, nous vaincrons ce démon.

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