Lettres: Les perles de l'esprit

L'affaire Michaud est un symptôme d'immaturité intellectuelle et morale. Certes, nous ne sommes pas les seuls à avoir l'air fou devant le monde avec cette affaire, comme avec nos référendums perdus, puisque, comme Clémenceau l'avouait, la France a eu l'air fou avant nous. Maintenant, ce sont les États-Unis qui ont l'air fou avec l'Irak. Nous sommes tous plus proches de la démence que nous ne le pensons, nous, Homo Sapiens, portés à nous croire si intelligents.

À Berlin, en 1932, Gunnar Myrdal faisait de sévères exposés sur les dangers de la «certitude» fondue avec l'opinion et les mystifications en «ismes». Il faut étudier ses conférences (en allemand) à ce sujet, car les traductions ne permettent pas d'en saisir pleinement le sens. L'épistémologie 101 n'est pas partout à la mode, cela va sans dire. Myrdal attaquait l'absence de discernement répandue comme la peste dans le monde occidental, mais il n'a réussi à convaincre personne puisque l'Allemagne portait les nazis au pouvoir l'année suivante. Comme l'affirmait une actrice allemande cultivée, dont j'ai oublié le nom, le peuple allemand, devenu vulnérable à l'extrême après le traité de Versailles du 11 novembre 1918, s'est laissé séduire par les fakirs, prestidigitateurs et magiciens de l'opinion. Il le paiera cher et toute l'Europe avec lui.

Le mal a son point de départ dans l'esprit. Tous n'en meurent pas mais tous en sont atteints. Le film québécois Les Invasions barbares fait un exposé pourtant clair des dispositions intellectuelles suicidaires qui ferment les portes au savoir critique et mènent vers les catastrophes. Au Québec, ces dispositions font partie d'une amusante comédie de moeurs, non d'une incitation à se corriger d'un grave défaut intellectuel et moral. De telles dispositions étaient présentes lorsque Jean Charest et Robert Liebman ont conté une «peur» dans l'Assemblée nationale, qui a mordu comme poisson à l'hameçon. Une autre peur analogue pendant la dernière campagne électorale a été suffisante pour faire tomber le gouvernement Landry. Et maintenant, Jean Charest continue d'exploiter la peur comme brandon politique dans un Québec qui manque toujours de jugement critique.

Nous avons beaucoup de travail à faire pour remédier à cette tendance funeste, en commençant par les universités, trop souvent prises aux pièges, soit de la langue de bois, soit des préjugés, calembours, clichés et mystifications faciles, qui réduisent toutes les questions d'envergure à des conclusions en «isme». La logique des faits et des principes, qu'on ne peut pas toujours écrire ni exprimer par des mots, fondement de toute certitude valable, n'a pas encore sa place. La certitude, universelle et opérative, n'est donnée à personne. Elle est une conquête: elle n'est pas un héritage. Toutes les mystifications en «isme» la rejettent dans ses exigences classiques pour la remplacer par des «savoirs absolus». La certitude est comme ces perles rares qu'on va chercher après avoir plongé dans les profondeurs des mers et qu'on évite de laisser piétiner par les pourceaux, habitués à la facilité. La vérité et la certitude sont les perles de l'esprit, qui récompensent l'effort répété et ne se livrent qu'à ceux et celles qui sont capables de les apprécier, ce qui devrait être le cas de tout le monde dans une authentique démocratie.