Maternité et féminisme ne sont pas antinomiques

Ce n’est pas la maternité qui semble poser problème, mais la définition que l’on se fait du bonheur et de l’accomplissement de soi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ce n’est pas la maternité qui semble poser problème, mais la définition que l’on se fait du bonheur et de l’accomplissement de soi.

Dans son édition des 10 et 11 mai, Le Devoir a publié à la une un article de Stéphane Baillargeon sur une tendance télévisuelle québécoise : les rôles de mères dédiées. Pour les personnages féminins de nos téléromans, il n’y aurait de salut que dans la maternité, et une maternité dévouée, oublieuse de soi. Monsieur Baillargeon voit là un signe de retard ou de recul de la société québécoise par rapport aux acquis féministes.

Des rôles repoussoirs

 

Je remarque par ailleurs depuis plusieurs années dans le cinéma québécois une abondance d’hommes tristes, tout engourdis de solitude, qui semblent considérer le malheur refroidi comme l’arrière-goût naturel de la vie. Je ne dis pas qu’il s’agit du modèle masculin prédominant, mais c’est un motif récurrent.

La femme mère entourée, voire perdue, dans l’interrelation, et l’homme seul, père parfois, mais sans relation aucune ou alors superficielle, insatisfaisante. Voilà deux rôles repoussoirs et rigoureusement complémentaires.

Qu’il y ait là une question à explorer, ça me paraît indéniable. Mais toute porteuse que soit cette question, on ne peut la laisser parler d’elle-même, elle doit être soigneusement analysée et je crois qu’en l’occurrence, M. Baillargeon est demeuré en surface.

Le problème, à mon avis, réside dans le fait que son article oppose maternité et féminisme. C’est un raccourci tentant et fréquent. Même certaines féministes y succombent. Cette confusion entre maternité et non-féminisme me semble dériver d’une identification plus ou moins consciente du féminisme aux valeurs individualistes actuelles.

Comment définissons-nous aujourd’hui la « vie bonne », la vie qui rend heureux, dans laquelle on s’accomplit ? Les réponses varient mais tournent largement autour d’une vie guidée par des idéaux et des désirs personnels : je dois définir mes propres valeurs, faire des choix en fonction de mes désirs et aspirations propres, viser d’abord mon accomplissement individuel.

Modèle dominant

 

Passons sur le caractère irréaliste et inégalitaire de ce modèle que peu de gens ont le luxe d’embrasser pleinement (et jamais sans en priver d’autres). Il n’en demeure pas moins que c’est le modèle dominant et qu’il nous influence tous. Et dans ce modèle, toute forme de dévouement à l’autre et de renoncement à un désir est perçu comme une aliénation. Évidemment, la maternité (tout comme la paternité contemporaine d’ailleurs) présente un obstacle majeur à la réalisation d’un tel idéal. « Les femmes ne veulent plus aujourd’hui compter que sur elles-mêmes », dit Mme Froidevaux-Metterie, citée dans l’article de M. Baillargeon. C’est vrai au sens où elles ne veulent plus dépendre d’un patriarche (héritage féministe), mais c’est aussi vrai au sens où elles cherchent à vivre selon des standards qui leur sont personnels, des valeurs qu’elles n’empruntent à personne (héritage individualiste).

Je constate chez moi et autour de moi que les mères plongent souvent plus allègrement dans le dévouement aux enfants. Mais ce dévouement, difficile à concilier avec l’individualisme, n’est pas du tout incompatible avec le féminisme.

Celui-ci a toujours eu pour but de faire reconnaître les droits des femmes et leur pleine capacité à assumer les responsabilités corollaires. Il a cherché et cherche encore l’équité entre les deux sexes. L’équité, et non l’identité. La liberté de choisir la vie qu’on désire, et non l’obligation de choisir une vie sans enfant. La « démarternalisation » dont parle Mme Froidevaux-Metterie n’est pas un impératif antimaternité.

Tout choix, si libre soit-il, est un renoncement. Choisir d’être parent, c’est renoncer à une foule de choses. Est-ce aliénant ? Parfois. Mais la vie professionnelle m’a toujours aussi fait l’effet d’un carcan extrêmement aliénant, tout comme l’impératif de représentation de soi sur tous les réseaux sociaux existants me pèse comme une profonde déviation de ce que je suis.

Bouquet d’aliénations

Les traces de l’âge me rappellent que la séduction est une exigence qui n’a jamais cessé de peser beaucoup plus lourdement sur les femmes que sur les hommes, une bataille que nous toutes, féministes mères ou non, sommes loin d’avoir gagnée.

Ce n’est pas la maternité qui me semble poser problème, mais la définition que l’on se fait du bonheur et de l’accomplissement de soi. Et dans le bouquet d’aliénations et de renoncements dont ma vie est formée, la maternité est clairement l’une des plus belles fleurs.

Le déclencheur

« Des mères, encore des mères, toujours des mères. On ne voit que ça ou presque dans les séries québécoises, et depuis toujours, des Plouffe aux Parent, en passant par Nouvelle adresse, O’ ou Yamaska. Les femmes sont souvent ramenées à cette seule et unique condition unidimensionnelle. Même les contre-exemples — la Mère indigne sur toutes les plateformes (Web, papier et télé), certaines disjonctées de la série La galère ou la génitrice atrabilaire de l’agent Berrof dans 19-2 — ne font que rehausser le modèle généralement attendu. »

— Stéphane Bail­largeon, Portrait de groupe en mamans poules, Le Devoir, 9 mai 2015


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